{"id":3464,"date":"2020-09-21T09:03:52","date_gmt":"2020-09-21T07:03:52","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=3464"},"modified":"2020-09-21T09:49:29","modified_gmt":"2020-09-21T07:49:29","slug":"identification-dune-rue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/identification-dune-rue\/","title":{"rendered":"Identification d\u2019une rue"},"content":{"rendered":"<p>Parler de la rue\u00a0? Je dois dire avec un peu de culpabilit\u00e9 que je ne lui ai gu\u00e8re port\u00e9 d\u2019attention ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Je ne suis pas le seul \u00e0 vrai dire, mais cela ne m\u2019exon\u00e8re pas. Qui s\u2019int\u00e9resse encore \u00e0 \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb rue\u00a0? Qui s\u2019y est un jour vraiment int\u00e9ress\u00e9\u00a0? Indiff\u00e9rence li\u00e9e \u00e0 l\u2019habitude ou au fait de l\u2019avoir trop longtemps pens\u00e9e comme une rue-objet, objet technique sans personnalit\u00e9 propre. Le confinement m\u2019a tenu \u00e9loign\u00e9 d\u2019elle. C\u2019est l\u2019occasion de ressentir son existence, de songer \u00e0 ses qualit\u00e9s ou \u00e0 ses d\u00e9fauts\u00a0; de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019importance qu\u2019elle a pour moi. On a tous \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb rue, celle que l\u2019on emprunte le plus souvent pour aller travailler, pour amener les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou pour faire des courses.<\/p>\n<p>Ma rue n\u2019est pas une rue exceptionnelle. Elle n\u2019est pas orn\u00e9e d\u2019une multitude de commerces ou pav\u00e9e de grandes dalles de pierre, tr\u00e8s ch\u00e8res. C\u2019est une rue de quartier, toute simple.<\/p>\n<p>Ma rue a de belles lignes, harmonieuses et r\u00e9guli\u00e8res. Elle n\u2019a pas de ces d\u00e9hanch\u00e9s insupportables qui donnent le sentiment d\u2019\u00eatre dans un circuit de karting. Parfois, un bel arbre souligne son inflexion.<\/p>\n<p>Ma rue a une belle bordure\u00a0; une bordure \u00e9l\u00e9gante, assez large, aux bords bien tendus. Lisse et sombre, elle contraste avec le trottoir et s\u2019affirme dans le paysage. Quand la rue tourne, elle se courbe. Et ses courbes accompagnent le chemin avec gr\u00e2ce et non par un assemblage de morceaux mal agenc\u00e9s. Mais ce que j\u2019aime particuli\u00e8rement c\u2019est qu\u2019elle est la m\u00eame depuis l\u2019entr\u00e9e de la ville jusqu\u2019au centre-ville. Elle n\u2019est pas moins \u00ab\u00a0chic\u00a0\u00bb que dans le centre. Je me sens consid\u00e9r\u00e9. C\u2019est elle qui relie tous les points de la cit\u00e9. Elle est le fil d\u2019Ariane, la continuit\u00e9. Quand je ne la vois plus, c\u2019est que j\u2019ai chang\u00e9 de ville.<\/p>\n<p>Vu de loin, son fil d\u2019eau est tout ce qu\u2019il y a de plus r\u00e9gulier. Les connaisseurs diront qu\u2019une rue se juge \u00e0 son fil d\u2019eau. Dans ma rue, il est tir\u00e9 tr\u00e8s droit et glisse dans la pente avec une grande continuit\u00e9. Les orf\u00e8vres du nivellement, auxquels Haussmann avait confi\u00e9 les nouvelles rues parisiennes, en serait jaloux\u00a0!<\/p>\n<p>Son trottoir est large et bien plat. J\u2019y marche avec assurance malgr\u00e9 le poids des ann\u00e9es. Je m\u2019y sens bien. J\u2019aime son rev\u00eatement qui est rest\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9gulier. Elle n\u2019a pas ces accidents, ces creux et ces bosses qui rendent certains parcours si p\u00e9nibles. Elle est confortable. Ce n\u2019est pas un patchwork de mat\u00e9riaux. Sa peau n\u2019est pas vulgaire. Elle n\u2019a pas ce \u00ab\u00a0rose\u00a0\u00bb un peu artificiel de beaucoup de trottoirs toulousains. Elle est sobre mais, \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, son grain est vari\u00e9. Cela lui donne une vraie complexit\u00e9.<\/p>\n<p>Certes, on y trouve quelques plaques d\u2019\u00e9gout et des ouvrages techniques, mais ils sont bien rang\u00e9s et ne nuisent pas \u00e0 la continuit\u00e9 de l\u2019espace. Les joints sci\u00e9s dessinent, d\u2019un trait savant, une trame discr\u00e8te. Il y a eu de l\u2019attention mais pas d\u2019ostentation. Des sp\u00e9cialistes de l\u2019espace, architectes ou paysagistes, l\u2019ont regard\u00e9e dans sa globalit\u00e9.<\/p>\n<p>Ma rue n\u2019est pas encombr\u00e9e de trop de choses rapport\u00e9es. Il n\u2019y a pas tous ces potelets de couleur, ses poternes \u00e0 g\u00e9raniums, ces panneaux publicitaires qui d\u00e9figurent tant de ses voisines et transforment la marche en parcours d\u2019obstacles.<\/p>\n<p>Permettez-moi de parler des dessous de ma rue car son tr\u00e9fonds reste encore vierge. Il n\u2019y a ni ces fils ni ces tuyaux que la ville moderne s\u2019est ing\u00e9ni\u00e9e \u00e0 installer dans le d\u00e9sordre. Ma rue a encore son bon sol, et l\u2019on a pu le creuser pour y am\u00e9nager de vrais fosses de plantations et cr\u00e9er ainsi de beaux alignements de ch\u00eanes qui structurent la perspective et m\u2019offrent leur immense ombre.<\/p>\n<p>Ma rue est propre et ce n\u2019est pas un moindre d\u00e9tail. Je remercie ceux qui s\u2019en occupent. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup d\u2019avoir une rue propre.<\/p>\n<p>Ma rue a de belles franges. Je ne peux tout d\u00e9crire, mais je voudrais \u00e9voquer ce mur en pierres dont j\u2019admire la facture chaque matin. Quand je passe devant l\u2019\u00e9cole, je regarde les parents papoter autour du petit parvis. J\u2019aime aussi les petits jardinets des maisons qui la bordent, derri\u00e8re leurs grilles toutes simples. Le soir, quand je rentre, je vois la lumi\u00e8re dans les cuisines et les habitants qui s\u2019affairent. Il y a aussi un immeuble dont le hall d\u2019entr\u00e9e reste \u00e9clair\u00e9. Cela me rassure. Tout cela est un peu disparate mais cr\u00e9e de la diversit\u00e9. Je plains alors ceux qui vivent dans des rues sans lumi\u00e8res, bord\u00e9es de barri\u00e8res industrielles, de rez-de-chauss\u00e9e aveugles, d\u2019immeubles trop longs, trop gros, ou de haies opaques.<\/p>\n<p>Je ne voudrais pas finir sans \u00e9voquer l\u2019essentiel. Quand je marche dans ma rue le matin, je croise toujours trois ou quatre personnes. Toujours les m\u00eames. On ne s\u2019est jamais salu\u00e9s, mais on se regarde. J\u2019imagine leur quotidien, leurs habitudes, et je m\u2019amuse \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019elles vivent dans ma ville, une autre vie. Je croise aussi un homme, assis par terre, qui me serre la main m\u00eame les jours o\u00f9 je suis moins g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n<p>Tout le monde parle du m\u00e9tro, si grand, si beau, si fort, mais ce serait bien de parler de ma rue\u00a0! Car c\u2019est bien parce que ma rue est jolie et agr\u00e9able que j\u2019accepte, chaque jour, de laisser ma voiture au garage, et de marcher 15 minutes pour rejoindre la station la plus proche\u00a0! Promis\u00a0! Je n\u2019oublierai plus de me soucier d\u2019elle&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parler de la rue\u00a0? Je dois dire avec un peu de culpabilit\u00e9 que je ne lui ai gu\u00e8re port\u00e9 d\u2019attention ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Je ne suis pas le seul \u00e0 vrai dire, mais cela ne m\u2019exon\u00e8re pas. Qui s\u2019int\u00e9resse encore \u00e0 \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb rue\u00a0? 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