{"id":3497,"date":"2020-09-21T09:06:51","date_gmt":"2020-09-21T07:06:51","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=3497"},"modified":"2020-09-21T09:51:15","modified_gmt":"2020-09-21T07:51:15","slug":"le-corps-en-mouvement-pour-une-lecture-cinetique-de-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/le-corps-en-mouvement-pour-une-lecture-cinetique-de-la-ville\/","title":{"rendered":"Le corps en mouvement\u00a0: pour une lecture cin\u00e9tique de la ville"},"content":{"rendered":"<p>Voir la ville. La voir, non pas en l\u2019embrassant tout enti\u00e8re du regard depuis le haut d\u2019une quelconque colline, un panorama qui se d\u00e9ploie dans le lointain en se faufilant entre les m\u00e9andres d\u2019un fleuve au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on d\u00e9roule le parchemin qui l\u2019abrite, comme il est d\u2019usage au Moyen \u00c2ge, bien avant que l\u2019on puisse avoir recours \u00e0 l\u2019effet de perspective. Non, ici nous allons la voir depuis nos pieds, et non pas depuis nos yeux. Ce prisme inhabituel, c\u2019est celui du corps en mouvement\u00a0: il s\u2019agit donc d\u2019une approche r\u00e9solument cin\u00e9tique. Ce n\u2019est pas ce que le pi\u00e9ton voit, mais ce qu\u2019il per\u00e7oit <em>pendant <\/em>qu\u2019il bouge. Entre les deux, il y a tout un monde\u00a0!<\/p>\n<p>Sentir votre bras qui oscille, votre jambe qui avance, votre pied qui se pose sur le sol, tout cela rel\u00e8ve de la proprioception. Il s\u2019agit l\u00e0 de la capacit\u00e9 de notre corps \u00e0 faire remonter \u00e0 notre cerveau nos sensations internes lorsque nous bougeons. Ce sixi\u00e8me sens est tr\u00e8s utile pour savoir comment va notre corps, mais aussi o\u00f9 il va. Avoir conscience de la position et des mouvements de chaque segment du corps permet au syst\u00e8me nerveux central de traiter les informations n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019ajustement des contractions musculaires essentielles au mouvement et au maintien des postures et de l\u2019\u00e9quilibre. Sans proprioception, nous ne pourrions pas marcher, ni conna\u00eetre les effets du monde sur notre corps. C\u2019est au fil de cette danse qui consiste \u00e0 mettre un pied l\u2019un devant l\u2019autre que nous faisons l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te de qui nous sommes et comment nous nous positionnons par rapport \u00e0 ce monde qui nous entoure.<\/p>\n<p>Dialoguer avec la ville n\u2019est donc pas simplement une affaire de regard ou m\u00eame d\u2019\u00e9coute. Les prises<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> qui nous permettent le plus d\u2019interagir avec la ville sont de nature proprioceptive\u00a0: la conscience de comment nos chaussures prot\u00e8gent nos pieds en n\u00e9gociant du mieux qu\u2019elles peuvent ces pav\u00e9s trop glissants ou ce bitume fondant sous le soleil, comment nos habits \u00e0 m\u00eame notre peau vont fr\u00f4ler d\u2019un peu trop pr\u00e8s une fa\u00e7ade, un banc ou encore un autre corps en mouvement, comment notre dos appuy\u00e9 contre l\u2019\u00e9corce rugueuse d\u2019un arbre ou le m\u00e9tal froid d\u2019un lampadaire nous permet de prendre appui et nous reposer un instant\u00a0: c\u2019est via la proprioception que nous pouvons saisir au mieux toute la richesse offerte par la texture toujours changeante de nos trajets. \u00c0 cet \u00e9gard, il y a des villes plus capables d\u2019engager notre attention que d\u2019autres, tout simplement car elles savent mieux se mettre en sc\u00e8ne et mettre nos propres corps en sc\u00e8ne. Les \u00ab\u00a0villes du dehors\u00a0\u00bb, comme je les nomme, sont des villes qui ont su capitaliser sur leurs rues, leurs places, leurs parcs, pour engager \u00e0 chaque instant le corps en mouvement. Ce sont des villes qui donnent envie de bouger, au sens propre comme au figur\u00e9. Elles offrent des prises plus nombreuses et plus diversifi\u00e9es qui permettent d\u2019ancrer des exp\u00e9riences au quotidien plus fortes, plus riches, plus intenses.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas que dans les centres-villes, anciens ou contemporains, que les villes se livrent ainsi \u00e0 nos explorations. Tout faubourg, toute campagne, urbaine ou plus rurale, tout territoire de l\u2019entre-deux de nos villes peut \u00e9galement se pr\u00eater \u00e0 ces r\u00e9interpr\u00e9tations du sens que nous pouvons donner \u00e0 notre quotidien par nos d\u00e9placements, du moment que ces territoires se pr\u00eatent au jeu d\u2019\u00eatre investis par le corps en mouvement. Cela peut se faire de bien des mani\u00e8res, la marche \u00e9tant \u00e9videmment celle qui nous vient la plus imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019esprit. Mais bien entendu, tout ce qui permet d\u2019augmenter la marche par des sensations de glisse urbaine peut aussi contribuer \u00e0 de nouvelles appropriations de la ville par le corps en mouvement\u00a0: v\u00e9lo, skate, rollers, trottinette, monoroue sont autant de nouvelles micromobilit\u00e9s urbaines qui se multiplient aujourd\u2019hui sur nos trottoirs et nos chauss\u00e9es, et qui nous font l\u00e0 encore appr\u00e9cier la ville autrement en mettant notre corps en mouvement de multiples mani\u00e8res toujours plus diverses et vari\u00e9es\u2026<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces envies citoyennes de s\u2019approprier davantage la ville par la marche ou la glisse, les villes adoptent l\u2019une de ces trois postures\u00a0: des politiques r\u00e9pressives, des politiques du laisser-faire, ou des politiques proactives en faveur des modes actifs. Les politiques proactives se r\u00e9v\u00e8lent \u00eatre les plus porteuses afin d\u2019assurer un dialogue f\u00e9cond entre ville et pi\u00e9tons (augment\u00e9s ou non), et aussi les plus payantes, litt\u00e9ralement, en mati\u00e8re de valeur \u00e9conomique, le lien entre marchabilit\u00e9 et PIB ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 par des \u00e9tudes exhaustives aux \u00c9tats-Unis<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> et ailleurs dans le monde<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Ces politiques proactives vont avant tout offrir plus d\u2019espace pour d\u00e9ambuler, \u00e0 la fois sur toute la longueur et surtout sur toute la largeur de la rue. Plus d\u2019espace lib\u00e9r\u00e9 au centre de la rue permet d\u2019engager le corps en mouvement en prise avec la ville tout autour de nous. Lorsque nous marchons ainsi tout \u00e0 notre aise dans une rue nous mobilisons simultan\u00e9ment trois typologies perceptives de la ville qui nous entoure\u00a0: la perception du sol qui d\u00e9file sous nos pieds, la perception des fa\u00e7ades \u00e0 hauteur du regard, et la perception des verticalit\u00e9s et des rep\u00e8res \u00e0 large focale au-dessus de nos t\u00eates. C\u2019est en exp\u00e9rimentant ces trois dimensions de fa\u00e7on cin\u00e9tique que nous \u00e9prouvons la ville comme une entit\u00e9 vivante.<\/p>\n<p>En am\u00e9nageant un cadre de vie plus innovant, plus r\u00e9silient, plus vert et plus respirable les \u00ab\u00a0villes du dehors\u00a0\u00bb se positionnent dans le peloton de t\u00eate des villes exp\u00e9rientielles. Ce cadre de vie exp\u00e9rientiel doit \u00eatre promu de fa\u00e7on transversale par de multiples politiques publiques\u00a0: culture, sports et loisirs, accueil de la petite enfance, soci\u00e9t\u00e9 du savoir et smart city ou encore nature en ville et biodiversit\u00e9 sont quelques-uns des domaines cl\u00e9s qu\u2019il s\u2019agit de mobiliser, autant que les domaines plus classiques de l\u2019am\u00e9nagement urbain, la promotion \u00e9conomique ou la mobilit\u00e9. Il est fondamental de mener en parall\u00e8le une vraie r\u00e9flexion de design urbain qui soit capable d\u2019envisager concr\u00e8tement la refonte de la plus petite unit\u00e9 de sens morphologique qui fait la ville\u00a0: la rue. Quatre strat\u00e9gies de valorisation de la rue peuvent \u00eatre mises \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour contribuer \u00e0 une lecture cin\u00e9tique de la ville comme \u00e9tant une ville exp\u00e9rientielle\u00a0: les strat\u00e9gies de valorisation des rez-de-chauss\u00e9e, les interventions artistiques, notamment sur les fa\u00e7ades, les espaces en friche et les espaces fonctionnels, la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9l\u00e9ments de nature, et enfin la mise en sc\u00e8ne des autres corps en mouvement dans la ville. A plus grande \u00e9chelle, les \u00ab\u00a0villes du dehors\u00a0\u00bb consacrent une part non n\u00e9gligeable de leur r\u00e9seau viaire au corps en mouvement. Nous avons encore vu tout r\u00e9cemment, dans le contexte du d\u00e9confinement post-Covid, des villes comme Oakland aux \u00c9tats-Unis, Auckland en Nouvelle-Z\u00e9lande ou Vancouver au Canada mettre \u00e0 disposition des pi\u00e9tons et des cyclistes des centaines de kilom\u00e8tres de rues et oser des op\u00e9rations radicales d\u2019urbanisme tactique pour faire bouger tr\u00e8s rapidement le status quo de leurs rues. Car la rue, c\u2019est l\u2019ADN de la ville.<\/p>\n<p>Avec 17 km d&#8217;autoroutes urbaines, 483 km de routes m\u00e9tropolitaines et surtout 2 850 km de voies communales, Toulouse poss\u00e8de un r\u00e9seau routier g\u00e9n\u00e9reux qui se situe dans la moyenne des grandes m\u00e9tropoles fran\u00e7aises, et poss\u00e8de donc, tout comme elles, de grandes marges de man\u0153uvre pour faire \u00e9voluer ce r\u00e9seau en se posant la question fondamentale\u00a0: \u00e0 quoi sert une rue\u00a0? Le d\u00e9fi de la prochaine d\u00e9cennie sera de redistribuer les kilom\u00e8tres \u00e0 la faveur de la fonction civique, au-del\u00e0 de la fonction purement circulatoire. Les kilom\u00e8tres de voirie sont \u00e0 la fois surabondants et de plus en plus co\u00fbteux \u00e0 entretenir, alors m\u00eame que le manque d\u2019espace est criant pour pouvoir respecter correctement les r\u00e8gles de distanciation physique\u00a0: il ne para\u00eet donc pas aberrant d\u2019entamer une r\u00e9flexion \u00e0 l\u2019\u00e9chelle m\u00e9tropolitaine permettant de r\u00e9allouer un pourcentage de l\u2019ordre de 10% \u00e0 15% de la voirie en priorit\u00e9 aux corps des humains, pour les faire mieux bouger autant que pour favoriser les \u00e9changes et les sociabilit\u00e9s. Cela aurait pour avantages imm\u00e9diats une usure moindre et partant une plus longue dur\u00e9e de vie des voiries. Certaines de ces trames grises pourraient \u00eatre transform\u00e9es en trames vertes\u00a0: apaiser les vitesses et mieux partager l\u2019espace, d\u00e9sasphalter et v\u00e9g\u00e9taliser, r\u00e9introduire de la fra\u00eecheur par une pr\u00e9sence plus importante de l\u2019eau en ville, cr\u00e9er des \u00ab\u00a0corridors sant\u00e9\u00a0\u00bb agr\u00e9ment\u00e9s de canop\u00e9es de verdure seraient autant de fa\u00e7ons de faire du bien \u00e0 la sant\u00e9 des populations, de lutter efficacement contre les \u00eelots de chaleur et les effets caniculaires du changement climatique et de lib\u00e9rer les sommes cons\u00e9quentes d\u2019entretien des routes ainsi \u00e9conomis\u00e9es afin de les investir plut\u00f4t dans des mesures cibl\u00e9es permettant d\u2019augmenter la r\u00e9silience urbaine, la vitalit\u00e9 \u00e9conomique et commerciale et le lien social.<\/p>\n<p>Je plaiderai ainsi pour conclure en faveur d\u2019une vraie strat\u00e9gie m\u00e9tropolitaine d\u2019activation de la rue qui prenne la forme d\u2019une politique publique \u00e0 part enti\u00e8re, \u00e0 laquelle on octroierait un budget et des ressources humaines \u00e0 la hauteur des enjeux que cela repr\u00e9sente pour l\u2019attractivit\u00e9 de la ville dans le contexte de d\u00e9marrage non seulement d\u2019une nouvelle mandature politique, mais d\u2019une d\u00e9cennie charni\u00e8re pour les futures reconfigurations urbaines du \u00ab\u00a0monde de l\u2019apr\u00e8s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Au sens des \u00ab\u00a0affordances\u00a0\u00bb d\u00e9finies par James Gibson comme les possibilit\u00e9s d\u2019action sur les objets qui sont sugg\u00e9r\u00e9es par les objets eux-m\u00eames, de fa\u00e7on intuitive. Il s\u2019agit de la fa\u00e7on dont les objets eux-m\u00eames nous poussent \u00e0 agir.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Tracy Hadden Loh, Christopher B. Leinberger and Jordan Chafetz, 2019, <em>Foot Traffic Ahead<\/em>, George Washington University Center for Real Estate and Urban Analysis, Smart Growth America and Cushman &amp; Wakefield<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>Rodney Tolley, 2011, <em>Good for Business, The benefits of making streets more walking and cycling-friendly<\/em>, National Heart Foundation of Australia, Victoria1<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voir la ville. La voir, non pas en l\u2019embrassant tout enti\u00e8re du regard depuis le haut d\u2019une quelconque colline, un panorama qui se d\u00e9ploie dans le lointain en se faufilant entre les m\u00e9andres d\u2019un fleuve au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on d\u00e9roule le parchemin qui l\u2019abrite, comme il est d\u2019usage au Moyen \u00c2ge, bien avant que l\u2019on puisse avoir recours \u00e0 l\u2019effet de perspective. Non, ici nous allons la voir depuis nos pieds, et non pas depuis nos yeux. Ce prisme inhabituel, c\u2019est celui du corps en mouvement\u00a0: il s\u2019agit donc d\u2019une approche r\u00e9solument cin\u00e9tique. Ce n\u2019est pas ce que le pi\u00e9ton voit, mais ce qu\u2019il per\u00e7oit pendant qu\u2019il bouge. 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