{"id":3543,"date":"2020-09-21T09:12:50","date_gmt":"2020-09-21T07:12:50","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=3543"},"modified":"2020-09-21T10:45:52","modified_gmt":"2020-09-21T08:45:52","slug":"entretien-avec-mickael-labbe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/entretien-avec-mickael-labbe\/","title":{"rendered":"Entretien avec Micka\u00ebl Labb\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><strong>Votre ouvrage s&#8217;articule autour de la notion de droit \u00e0 la ville. Pourrions-nous commencer par proposer une premi\u00e8re approche de cette notion ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de droit \u00e0 la ville est n\u00e9e en 1968 sous la plume du philosophe et sociologue marxiste Henri Lefebvre dans un ouvrage du m\u00eame nom. Il fait aussi l\u2019objet d\u2019un immense regain d\u2019int\u00e9r\u00eat depuis sa reprise par des penseurs contemporains comme David Harvey ou encore dans des mouvements sociaux-urbains s\u2019en r\u00e9clamant.<\/p>\n<p>Pour dire les choses de mani\u00e8re synth\u00e9tique, l\u2019id\u00e9e de droit \u00e0 la ville signifie l\u2019aspiration \u00e0 une autre mani\u00e8re de vivre et de faire la ville. En un mot\u00a0: un droit \u00e0 la vie urbaine pour toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9. Vivre en ville, ce n\u2019est pas simplement habiter un certain type d\u2019espace. C\u2019est un mode d\u2019\u00eatre, une mani\u00e8re d\u2019exister avec ses possibilit\u00e9s propres. C\u2019est l\u00e0 tout un id\u00e9al d\u2019\u00e9mancipation de l\u2019humain qui est contenu dans cette affirmation du bonheur urbain.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur encore vibrant de cette notion r\u00e9side, \u00e0 mon sens, dans la notion d\u2019appropriation qui est en son centre. La ville est un bien commun qu\u2019il ne s\u2019agit pas de poss\u00e9der, mais de pouvoir s\u2019approprier et d\u00e9finir par nos usages partag\u00e9s. Or, les habitants sont aujourd\u2019hui encore trop largement d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de ce pouvoir d\u2019appropriation et de mise en forme de ce qui les concerne pourtant au plus haut point\u00a0: le lieu m\u00eame dans lequel se d\u00e9roule leur vie.<\/p>\n<p>Pour ma part, je pense que cette aspiration \u00e0 nous relier autrement \u00e0 nous-m\u00eames et aux autres par le biais d\u2019une mani\u00e8re plus profonde de vivre notre rapport \u00e0 nos milieux de vie est aujourd\u2019hui encore d\u2019une grande force.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"attachment_3547\" style=\"width: 710px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a  href=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Collectif-Etc..jpg\" data-rel=\"lightbox-gallery-0\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\" title=\"\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3547\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3547 size-large\" src=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Collectif-Etc.-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"467\" srcset=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Collectif-Etc.-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Collectif-Etc.-300x200.jpg 300w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Collectif-Etc.-768x512.jpg 768w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/Collectif-Etc.-500x333.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-3547\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Collectif Etc<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ce num\u00e9ro de notre revue se concentre sur le sujet de la rue. En quoi cette figure est-elle arch\u00e9typale de l&#8217;espace public\u00a0? Quel est l&#8217;enjeu de la \u00ab\u00a0figure urbaine de la rue\u00a0\u00bb au regard des probl\u00e9matiques soulev\u00e9es dans votre ouvrage ?<\/strong><\/p>\n<p>Dans l\u2019optique du droit \u00e0 la ville, la rue ne saurait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e uniquement comme une \u00ab\u00a0machine \u00e0 circuler\u00a0\u00bb (ce qu\u2019elle est aussi bien entendu\u00a0!), mais comme un lieu urbain incarnant un certain id\u00e9al d\u2019urbanit\u00e9. Un espace de rencontre, d\u2019aventure, de fl\u00e2nerie, d\u2019apparition publique, de confrontation \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et de cohabitation avec d\u2019autres, un certain acc\u00e8s \u00e0 la centralit\u00e9\u2026 Un type d\u2019espace offrant des possibilit\u00e9s sp\u00e9cifiques et contribuant \u00e0 une certaine mani\u00e8re de faire ou non communaut\u00e9. La mani\u00e8re dont la rue est trait\u00e9e par les politiques urbaines est \u00e0 cet \u00e9gard symptomatique du mod\u00e8le social qui les sous-tend. On peut lire une formation sociale \u00e0 sa mani\u00e8re d\u2019investir ses rues.<\/p>\n<p>La rue n\u2019est ainsi pas uniquement lieu de passage ou de consommation, mais bien lieu de vie. Elle est ce qui relie diff\u00e9rents types d\u2019espaces (des places, des immeubles, des commerces, etc.) ou, au contraire, les s\u00e9pare. Cela a \u00e9t\u00e9 montr\u00e9 de mani\u00e8re magistrale par Jane Jacobs. La rue est le lieu de la vie sociale, qu\u2019il s\u2019agisse de nos interactions les plus ordinaires (croiser un voisin, aller faire ses courses, voir des enfants faire de la trottinette), jusqu\u2019\u00e0 des rassemblements plus politiques. Elle est le lieu dans et par lequel une communaut\u00e9 sociale se forme et prend forme. La rue, c\u2019est aussi ce sens de l\u2019identit\u00e9 et de l\u2019appartenance \u00e0 un lieu\u00a0: \u00ab\u00a0dans ma rue\u00a0\u00bb, dit-on.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, il me semble que dans la fabrique n\u00e9olib\u00e9rale de la ville, la rue est trait\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re limitative et pathologique. Ou bien selon une obsession excessive pour les questions de s\u00e9curit\u00e9. La rue est vue comme espace de contr\u00f4le et d\u2019angoisse, de flux et de stress\u00a0; ou bien suivant une logique purement marchande qui n\u2019envisage plus le rassemblement des hommes autrement que sur le mod\u00e8le de la consommation. La mani\u00e8re de faire usage de nos rues est ainsi extr\u00eamement pauvre. Une sorte de rue \u00e0 usage unique, l\u00e0 o\u00f9 quelqu\u2019un comme Jacobs expliquait la vitalit\u00e9 de la vie urbaine par la pr\u00e9sence de rues vivantes, faisant coexister des personnes diff\u00e9rentes venues pour des raisons et des usages diff\u00e9rents, \u00e0 des moments diff\u00e9rents de la journ\u00e9e, etc. Une autre rue est donc bien possible\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9voquez, en contrepoint des figures pathologiques de l&#8217;espace urbain que vous \u00e9tudiez (mobilier anti-SDF, privatisation, sur-tourisme&#8230;), la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une ville de la confiance, de la reconnaissance vis-\u00e0-vis de tout individu qui habite, au sens large, l&#8217;espace public. Pourriez-vous d\u00e9velopper cette id\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019espace m\u00e9tropolitain contemporain est synonyme d\u2019in\u00e9galit\u00e9s et de fracturation des espaces. La question directrice du droit \u00e0 la ville est en fait extr\u00eamement simple\u00a0: qui a droit \u00e0 la ville\u00a0? Pour qui la ville est-elle faite\u00a0? Ce pour quoi nous devons militer, c\u2019est pour que ces questions re\u00e7oivent des r\u00e9ponses pluralistes et ouvertes. La ville, c\u2019est un bien commun \u00e0 usage collectif et public. Mais la mani\u00e8re dont nous faisons la ville est-elle encore r\u00e9ellement soucieuse d\u2019autres habitants, qui ont d\u2019autres vies, d\u2019autres usages et d\u2019autres besoins\u00a0? Qu\u2019en est-il des personnes \u00e2g\u00e9es, des enfants, des SDF, des migrants, des personnes handicap\u00e9es, des pr\u00e9caires, des banlieusards, etc.\u00a0? Qu\u2019en est-il des femmes dans l\u2019espace public\u00a0? Il s\u2019agit l\u00e0 bien d\u2019habitants et d\u2019usagers au m\u00eame titre que les autres.<\/p>\n<p>Les ph\u00e9nom\u00e8nes que vous indiquez sont tous les sympt\u00f4mes d\u2019une architecture du m\u00e9pris, de la d\u00e9fiance, de l\u2019hostilit\u00e9. Il faut bien se rendre compte que la ville est un espace politique. Aucune d\u00e9cision d\u2019am\u00e9nagement, aussi insignifiante soit-elle (j\u2019enl\u00e8ve des bancs, je les remplace par du mobilier assis-debout), n\u2019est purement technique ou neutre. Toute d\u00e9cision spatiale implique un mod\u00e8le social. Elle rend possible ou impossible des formes de vie, elle favorise ou emp\u00eache des mani\u00e8res d\u2019\u00eatre ensemble, elle signifie \u00e0 ses usagers des messages implicites qui agissent sur la formation de leur identit\u00e9, sur la reconnaissance de leur place au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Installer un mobilier anti-SDF, par exemple, c\u2019est indiquer tr\u00e8s clairement \u00e0 la personne vis\u00e9e qu\u2019elle est ind\u00e9sirable, qu\u2019elle vaut moins que d\u2019autres personnes qui, elles, ont le droit d\u2019\u00eatre l\u00e0. C\u2019est \u00e9galement inscrire dans l\u2019espace m\u00eame d\u2019un lieu une telle hostilit\u00e9, une telle m\u00e9fiance, ce qui produit des rapports sociaux d\u2019hostilit\u00e9, une soci\u00e9t\u00e9 plus d\u00e9fiante vis-\u00e0-vis de l\u2019autre. Il en va de m\u00eame lorsque l\u2019on traite les habitants comme pesant bien moins dans les d\u00e9cisions qui les concernent que les touristes, les promoteurs ou les plates-formes. C\u2019est un signal de m\u00e9pris.<\/p>\n<p>Donc\u00a0: oui, nous avons besoin d\u2019une architecture de la reconnaissance, d\u2019un urbanisme de l\u2019\u00e9gard. Et cela est possible, car l\u2019architecture ou l\u2019urbanisme peuvent avoir des effets d\u2019am\u00e9lioration formidables.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>En termes de configuration, de dispositifs spatiaux, comment cela pourrait-il se traduire ?<\/strong><\/p>\n<p>Il ne faut jamais f\u00e9tichiser des dispositifs spatiaux particuliers ou r\u00eaver \u00e0 des solutions types qui agiraient partout et toujours comme des formules magiques, il faut sans doute \u00eatre \u00e0 la fois tr\u00e8s conscient des probl\u00e9matiques d\u2019ensemble et s\u2019inspirer des meilleurs exemples (j\u2019en cite quelques-uns dans mon ouvrage).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Comment arrive-t-on, dans la cha\u00eene de conception et de d\u00e9cision, \u00e0 la production de ces espaces dysfonctionnels ? Comment peut-on analyser le r\u00f4le de chaque acteur dans le processus de production de l&#8217;espace social, dans leur niveau d&#8217;\u00a0\u00ab\u00a0habitabilit\u00e9\u00a0\u00bb (architectes, urbanistes, services techniques de collectivit\u00e9s, \u00e9lus, instances de concertation&#8230;) ?<\/strong><\/p>\n<p>Mon propos est souvent incisif et critique. C\u2019est l\u00e0, \u00e0 mon sens, le r\u00f4le de l\u2019intellectuel\u00a0: aider \u00e0 formuler les probl\u00e8mes, plut\u00f4t que de fournir des solutions cl\u00e9s en main. Car je ne suis ni architecte ni responsable politique. Mais je tiens \u00e0 souligner que cet ouvrage est un geste d\u2019amour en direction de l\u2019architecture et de l\u2019urbanisme.<\/p>\n<p>Je pense que la complexit\u00e9 de la situation est pour partie responsable de ces \u00e9checs. Les d\u00e9cisions locales sont enr\u00e9giment\u00e9es dans un fonctionnement syst\u00e9mique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale. La concurrence territoriale, le recours au branding, la course aux labels et aux grands \u00e9v\u00e9nements, l\u2019obsession s\u00e9curitaire font partie d\u2019une sorte d\u2019inconscient de l\u2019action municipale et urbaine aujourd\u2019hui. Difficile donc de s\u2019en d\u00e9faire. De la m\u00eame mani\u00e8re, la gentrification est un processus mondial, tr\u00e8s largement m\u00e9canique et anonyme. Sans oublier le fait que certains int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, puissants, n\u2019ont aucun souci de produire une ville habitable pour tous. La connaissance du cadre \u00e9conomique et politique large dans lequel toute d\u00e9cision prend place me semble encore insuffisante. Pour ne prendre qu\u2019un exemple\u00a0: la pi\u00e9tonisation d\u2019une rue ou le r\u00e9am\u00e9nagement d\u2019une place sont \u00e0 priori des initiatives excellentes (en mati\u00e8re d\u2019\u00e9cologie et d\u2019urbanit\u00e9). Mais si l\u2019on ne prend pas suffisamment en compte le contexte et les effets potentiels de telles d\u00e9cisions (gentrification, augmentation des loyers, expulsion des populations plus pr\u00e9caires qui vivent dans les endroits concern\u00e9s), elles produiront au final plus de mal que de bien.<\/p>\n<p>Cela suppose une volont\u00e9 politique claire et explicite de faire la ville autrement. Au-del\u00e0 de tous les mots d\u2019ordre, de tous les slogans (participation, ville verte, \u00e9cosyst\u00e8me ouvert\u2026), il faut assumer que l\u2019on fait de la politique, c\u2019est-\u00e0-dire des choix orient\u00e9s par des valeurs dont il faudra rendre compte aux citoyens-habitants.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Micka\u00ebl Labb\u00e9 est ma\u00eetre de conf\u00e9rences en esth\u00e9tique et philosophie de l\u2019art \u00e0 la facult\u00e9 de philosophie de Strasbourg. En octobre 2019 est paru Reprendre place, contre l\u2019architecture du m\u00e9pris. Micka\u00ebl Labb\u00e9 y \u00e9voque des am\u00e9nagements urbains excluants, m\u00e9prisants, alors m\u00eame que la rue est le lieu de la vie sociale et l\u2019\u00e9chelle \u00e0 partir de laquelle se forge le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 un lieu. Il d\u00e9fend une conception humaine de l\u2019architecture et de l\u2019urbanisme.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":3635,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[47],"tags":[13,48],"authors":[{"term_id":82,"user_id":0,"is_guest":1,"slug":"auat","display_name":"AUAT"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3543"}],"collection":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3543"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3543\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3637,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3543\/revisions\/3637"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3635"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3543"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3543"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3543"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}