{"id":3680,"date":"2021-04-08T10:02:56","date_gmt":"2021-04-08T08:02:56","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=3680"},"modified":"2021-04-13T17:52:04","modified_gmt":"2021-04-13T15:52:04","slug":"quatre-axes-de-reflexion-pour-la-refondation-de-larchitecture-sur-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/quatre-axes-de-reflexion-pour-la-refondation-de-larchitecture-sur-terre\/","title":{"rendered":"Quatre axes de r\u00e9flexion pour la refondation de l\u2019architecture sur Terre"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left\">Au moment o\u00f9 <em>Le sol des villes, ressource et projet<\/em>, co-dirig\u00e9 avec Paola Vigan\u00f2 en 2016\u00a0 a vu le jour, ce fut comme une r\u00e9v\u00e9lation inattendue, mais ce n\u2019en \u00e9tait bien s\u00fbr pas une. La valeur du sol est connue et reconnue. Elle traverse l\u2019histoire de l\u2019architecture, de la ville et du paysage, \u00e0 partir du syst\u00e8me d\u2019irrigation de l\u2019ancienne Babylone et jusqu\u2019\u00e0 la fonte du perg\u00e9lisol sous les maisons du Plateau de Montr\u00e9al. Il est bien s\u00fbr toujours utile et agr\u00e9able de retourner \u00e0 la po\u00e9tique de la terre, laquelle offre un cadre de r\u00e9f\u00e9rence infaillible pour affronter les d\u00e9fis du futur. Mais une question doit pr\u00e9valoir, telle une nouvelle courroie de transmission entre pens\u00e9e et action\u00a0: comment, \u00e0 partir de la valeur fondamentale du sol, r\u00e9instaurer une relation nouvelle avec la Terre, pour servir le projet de la transition \u00e9cologique vers une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9carbon\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Question encore un peu vague, induisant sans doute \u00e0 l\u2019erreur qui consiste \u00e0 croire qu\u2019il suffit d\u2019\u00e9noncer des termes comme \u00ab\u00a0fondamentale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0radicalement\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0urgent\u00a0\u00bb, pour faire face au probl\u00e8me,\u00a0suivis de qualificatifs comme \u00ab\u00a0v\u00e9ritablement\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0profond\u00e9ment\u00a0\u00bb, ou encore \u00ab\u00a0int\u00e9gralement\u00a0\u00bb pour donner la couleur de l\u2019action.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Il n\u2019en est rien. Nos disciplines sont &#8211; h\u00e9las\u00a0! &#8211; encore loin d\u2019une approche conceptuelle et op\u00e9rationnelle du sol-ressource n\u00e9cessaire \u00e0 la transition vers la soci\u00e9t\u00e9 z\u00e9ro carbone. Notons ici que transition signifie le passage d\u2019un \u00e9tat A \u00e0 un \u00e9tat B\u00a0; passage dont la dur\u00e9e et le processus sont marqu\u00e9s par des \u00e9tapes et des changements de situation. M\u00eame rapide et radicale, la transition reste un espace-temps suffisamment long pour qu\u2019il soit mis en projet\u00a0: conceptualis\u00e9, construit, \u00e9nonc\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9 et v\u00e9cu. C\u2019est sans doute le plus beau moment \u2013 et de loin le plus critique \u2013 que nous aurions pu vivre \u00e0 titre \u00e0 la fois individuel et collectif.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: left\">Le sol-matrice<\/h4>\n<p style=\"text-align: left\">A la mani\u00e8re d\u2019un dessin de la Renaissance, la mise en perspective de ce projet se <em>base<\/em> sur le sol terrestre, pour permettre aux constructions de se <em>fonder<\/em>. Mais, aujourd\u2019hui, le canevas sur laquelle la vie devra se d\u00e9peindre ne peux pas s\u2019extraire d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des al\u00e9as du sol. Il est vrai que les illustrations renaissantes trahissent une envie d\u2019enfin \u00e9chapper \u00e0 la boue, \u00e0 la poussi\u00e8re et aux ordures des chemins ruraux et urbains, au profit d\u2019un ordre spatial et d\u2019une hygi\u00e8ne qui restent l\u2019exception jusqu\u2019au vingti\u00e8me si\u00e8cle. Notons qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Filarete apposait le plan hexagonal de Sforzinda sur le paysage suave de la Toscane, selon les estimations des d\u00e9mographes la population mondiale s\u2019\u00e9levait 450 000 individus.\u00a0 La nature dominait et l\u2019immensit\u00e9 des espaces naturels \u00e9taient habit\u00e9s d\u2019une faune (y compris humaine) sauvage dans un univers hostile et incertain. C\u2019est ainsi que la Cit\u00e9 id\u00e9ale de Francesco di Giorgio Martini prend son sens environnemental. Tel un tapis neutre, son sol parfaitement lisse, min\u00e9ral et g\u00e9om\u00e9trique annonce l\u2019intention de la culture humaine de s\u2019y \u00e9riger sereinement, excluant m\u00eame l\u2019humain, encore trop impr\u00e9visible dans son comportement \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_3681\" style=\"width: 4478px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a  href=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits.jpg\" data-rel=\"lightbox-gallery-0\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\" title=\"\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3681\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3681 size-full\" src=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits.jpg\" alt=\"\" width=\"4468\" height=\"1286\" srcset=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits.jpg 4468w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits-300x86.jpg 300w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits-768x221.jpg 768w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits-1024x295.jpg 1024w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Cit\u00e9-id\u00e9ale-de-Francesco-di-Giorgio-Martini_libre-de-droits-500x144.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 4468px) 100vw, 4468px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-3681\" class=\"wp-caption-text\"><em>Cit\u00e9 id\u00e9ale de Francesco di Giorgio Martini<\/em><\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: left\">Mais il en va autrement pour le sol de notre perspective \u00e9cologique. Dans un monde actuellement colonis\u00e9 par 7,5 milliards d\u2019individus, cette surface \u00e0 deux dimensions ne peut \u00eatre ni un fait exceptionnel, ni un tapis finement brod\u00e9 sur lequel se jouent quelques actes singuliers de culture et de civilisation. Vu sa fragilit\u00e9 et son r\u00f4le crucial dans l\u2019\u00e9quilibre \u00e9cologique d\u2019une part, et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide d\u2019une cartographie de plus en plus pr\u00e9cise d\u2019autre part, le sol doit devenir une matrice de valeurs d\u00e9terminant ce qui doit et surtout ce qui ne doit <em>pas (ou peu)<\/em> \u00eatre occup\u00e9 par la vie urbaine. L\u2019int\u00e9r\u00eat pour le projet ne sera pas uniquement ce qu\u2019il couvre mais aussi, et surtout, ce qu\u2019il laisse \u00ab\u00a0intacte\u00a0\u00bb\u00a0: le sol respirant, hydrophile, vivant et fertile.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Pour comprendre l\u2019importance du sol-matrice il faut revenir \u00e0 l\u2019<em>Ecumenopolis<\/em> de Konstantin Doxiadis, une \u00ab\u00a0(mega-)cit\u00e9 id\u00e9ale\u00a0\u00bb des plus extravagantes, et \u2013 h\u00e9las\u00a0! \u2013 proph\u00e9tique de la grande grille de la terre urbanis\u00e9e et quasi-totalement artificialis\u00e9e, indiff\u00e9rente aux tributs environnementaux n\u00e9cessaires pour la r\u00e9aliser. Enivr\u00e9s par cet horizon d\u2019un sol int\u00e9gralement habit\u00e9, les architectes et urbanistes mordus du superlatif n\u2019ont ainsi que trop facilement mordu l\u2019hame\u00e7on d\u2019un \u00ab\u00a0emprisonnement volontaire\u00a0\u00bb derri\u00e8re cette grille urbaine sans d\u00e9but, ni fin<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<div id=\"attachment_3859\" style=\"width: 710px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a  href=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972.jpg\" data-rel=\"lightbox-gallery-0\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\" title=\"\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3859\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3859 size-large\" src=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972-1024x828.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"566\" srcset=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972-1024x828.jpg 1024w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972-300x243.jpg 300w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972-768x621.jpg 768w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972-500x404.jpg 500w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Rem-Koohaas-Exodus-or-the-Voluntary-Prisoners-of-Architecture-1972.jpg 2000w\" sizes=\"(max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-3859\" class=\"wp-caption-text\"><em>Exodus of the Voluntary Prisoners of Architecture, Rem Koohaas, 1972<\/em><\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: left\">Le projet de transition \u00e9cologique commence donc \u2013 premier axe de travail \u2013 par l\u2019indispensable reconqu\u00eate du sol terrestre, case par case de la matrice. Elle oblige ainsi \u00e0 co-concevoir l\u2019espace \u00ab\u00a0urbain\u00a0\u00bb et l\u2019espace \u00ab\u00a0rural\u00a0\u00bb, en d\u00e9jouant leurs valeurs fonci\u00e8res tr\u00e8s in\u00e9gales.\u00a0 Au-del\u00e0 m\u00eame du <em>z\u00e9ro artificialisation nette,<\/em> la <em>d\u00e9prise urbaine<\/em> en faveur du sol para\u00eet le seul projet l\u00e9gitime, en d\u00e9pit de l\u2019augmentation continue de la population mondiale. Il s\u2019agit dor\u00e9navant de caser celle-ci avec <em>une pr\u00e9cision de g\u00e9om\u00e8tre<\/em> dans des pans pr\u00e9cis de la matrice, pour redonner au sol ses fonctions essentielles <em>en dehors<\/em> de celle fonci\u00e8re. Pourquoi une telle pr\u00e9cision\u00a0? Car, le probl\u00e8me in\u00e9dit que nous avons \u00e0 r\u00e9soudre est celui de la densification des zones d\u2019habitat, tout en augmentant les surfaces re-natur\u00e9es. Autrement dit, op\u00e9rer une \u00e9conomie d\u2019espace \u00e0 la fois pour permettre au sol de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer et pour accueillir les populations venues se r\u00e9fugier dans nos latitudes face aux catastrophes d\u2019origine climatique. La densification urbaine est donc le compl\u00e9ment du concept du sol-matrice, \u00e0 l\u2019exemple de la gestion hollandaise du rapport ville-sol-eau.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: left\">Le sol-ressource<\/h4>\n<p style=\"text-align: left\">Le lecteur aura sans doute remarqu\u00e9 l\u2019absence de r\u00e9f\u00e9rence ici aux propri\u00e9t\u00e9s du sol (\u00e9cosyst\u00e8me, filtre aquatique, etc.) ou \u00e0 ses fonctions \u00e9conomiques (agriculture, foresterie, \u00e9levage, loisirs, etc.). Car selon ses propri\u00e9t\u00e9s p\u00e9dologiques, le sol peut repr\u00e9senter \u00e0 la fois des \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0prix\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi que le m\u00e8tre carr\u00e9 viticole bourguignon pourra se disputer \u00e0 des prix plus \u00e9lev\u00e9s que la zone constructible du village voisin. Et c\u2019est ainsi que les sols mar\u00e9cageux de l\u2019Est londonien industriel ont pu finir en terrains pollu\u00e9s rel\u00e9gu\u00e9s aux classes populaires. Autrement dit, chaque position sur terre donne (ou pas) des avantages \u00e0 l\u2019individu qui l\u2019occupe, notamment dans une certaine stabilit\u00e9 climatique, gr\u00e2ce \u00e0 laquelle les relations spatiales p\u00e9rennisent une g\u00e9ographie du pouvoir. Tout peut basculer \u00e0 partir du moment o\u00f9 cette stabilit\u00e9 dispara\u00eet, \u00e0 l\u2019instar des s\u00e9ismes et\/ou de grandes \u00e9ruptions volcaniques, suivies de tsunamis, de changement des temp\u00e9ratures, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Ce n\u2019est donc que gr\u00e2ce \u00e0 la \u00ab\u00a0toute r\u00e9cente\u00a0\u00bb stabilit\u00e9 climatique de l\u2019holoc\u00e8ne<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> que s\u2019\u00e9tablissent les prix et valeurs des biens immobiliers. Ainsi nos anc\u00eatres ont cherch\u00e9 des sols fermes pour \u00e9riger des monuments mill\u00e9naires, ou alors ils ont cherch\u00e9 \u00e0 compenser le manque de stabilit\u00e9 par d\u2019autres avantages, si l\u2019on songe par exemple \u00e0 la R\u00e9publique v\u00e9nitienne qui consid\u00e9rait sa flotte comme une muraille d\u00e9fensive. Des plaines arables et des montagnes strat\u00e9giques furent disput\u00e9es violemment, le sol fut m\u00eame transform\u00e9 en monnaie d\u2019\u00e9change entre suzerains, princes et rois. Mais ces valeurs et prix des sols deviennent obsol\u00e8tes face au r\u00e9chauffement climatique actuel. Aussi, victimes de la sp\u00e9culation fonci\u00e8re, les m\u00e9nages qui ont \u00e9tabli leur foyer sur des zones inondables ou sujettes \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques extr\u00eames appr\u00e9hendent leur futur avec inqui\u00e9tude. Les pr\u00e9visions de deux degr\u00e9s suppl\u00e9mentaires rendent les valeurs des sols urbanis\u00e9s bien moins s\u00fbres que celles avec lesquelles notre confort holoc\u00e9nique nous avait g\u00e2t\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Alors, le sol n\u2019est-il plus une ressource\u00a0? La r\u00e9ponse d\u00e9pend de la capacit\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 en instituer des gestions communes pour permettre une p\u00e9r\u00e9quation des avantages venant de son exploitation, et contrairement \u00e0 des r\u00e9gimes \u00ab\u00a0\u00e9tanches\u00a0\u00bb et court-termistes qui seront en proie aux d\u00e9pr\u00e9ciations soudaines et al\u00e9atoires caus\u00e9es par des incidents climatiques violents. M\u00eame les heureux d\u00e9tenteurs de sols \u00ab\u00a0s\u00fbrs\u00a0\u00bb auront \u00e0 g\u00e9rer des march\u00e9s chaotiques rendant \u00e0 terme nulle une qualit\u00e9 capitalistique du foncier, celle de son \u00e9change. La gestion commune du sol devient ainsi le deuxi\u00e8me axe de travail, gr\u00e2ce auquel l\u2019urbain se joint au rural et o\u00f9 le sous-sol rejoint l\u2019atmosph\u00e8re pour cr\u00e9er une matrice projectuelle de trois dimensions, et pr\u00f4ne des densifications et des respirations mat\u00e9rialis\u00e9es par des fonctions compl\u00e9mentaires, y compris symboliques.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: left\">Le sol d\u00e9fense<\/h4>\n<p style=\"text-align: left\">La lecture \u00ab\u00a0ressourcielle\u00a0\u00bb du sol permet de mieux comprendre les scientifiques\u00a0sur la fragilit\u00e9 de son \u00e9quilibre biologique et son rapport \u00e0 la biosph\u00e8re, ce que le concept <em>Gaia<\/em> de James Lovelock mit majestueusement en lumi\u00e8re. Donc le sol n\u2019est pas seulement une matrice et une ressource. Sa protection s\u2019av\u00e8re notre premi\u00e8re ligne de d\u00e9fense structurelle contre les incidents li\u00e9s au d\u00e9r\u00e8glement climatique en tant que puits de carbone mais aussi en tant que base \u00e9cosyst\u00e9mique fournissant une grande partie de notre nourriture et gr\u00e2ce aux pratiques n\u00e9cessaires pour sa bonne intendance\u00a0: a. une science ind\u00e9pendante des march\u00e9s, b. des processus coop\u00e9ratifs pour sa maintenance, sa culture, etc. c. des dimensions \u00e9ducatives et d\u2019apprentissage. Encore une fois, l\u2019intendance du littoral oc\u00e9anique et des polders n\u00e9erlandais en est une expression utile d\u00e9sormais, m\u00eame au-del\u00e0 des conditions extr\u00eames. Et cette ligne de d\u00e9fense en appelle aux deux autres dimensions (la matrice et la ressource), pour \u00e9laborer une qualit\u00e9 essentielle \u00e0 notre d\u00e9fense, celle de <em>r\u00e9serve<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Pour autant qu\u2019elle reste support de biodiversit\u00e9, la matrice tridimensionnelle du sol est r\u00e9siliente aux crues, aux canicules et aux incendies. Le degr\u00e9 de son efficacit\u00e9 (qui n\u2019est pas un \u00ab\u00a0service\u00a0\u00bb) d\u00e9pend de sa continuit\u00e9 spatiale. Plus nos interventions le fragmentent, moins il est capable d\u2019entretenir son filet-r\u00e9seau d\u2019efficacit\u00e9. Ainsi le projet est-il appel\u00e9 \u00e0 inventer des formes d\u2019entrecroisement entre urbanit\u00e9 et biodiversit\u00e9 pour optimiser leurs qualit\u00e9s. Le sol-d\u00e9fense appelle \u00e0 d\u00e9velopper la matrice sur trois dimensions, pour tresser efficacement les lignes de force du sol avec celles de nos secteurs habit\u00e9s.\u00a0 Ainsi, notre d\u00e9fense face aux exc\u00e8s de ce \u00ab\u00a0capital-anthropo-c\u00e8ne\u00a0\u00bb demande d\u2019associer les donn\u00e9es techniques de la biosph\u00e8re \u00e0 celles de l\u2019anthroposph\u00e8re<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, dans un syst\u00e8me \u00e0 plusieurs param\u00e8tres. On pourrait m\u00eame s\u2019inspirer des qualit\u00e9s \u00ab\u00a0probiotiques\u00a0\u00bb du sol pour les \u00e9tendre aux constructions humaines. Chantier \u00e0 la fois technique, conceptuel, \u00e9conomique et social, augmenter les r\u00e9serves du sol en jach\u00e8re est une n\u00e9cessit\u00e9\u00a0: il faut laisser le sol se reposer, pour qu\u2019il nous d\u00e9fende \u00e0 son tour.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: left\">Le sol-renaissance<\/h4>\n<p style=\"text-align: left\">Ainsi arrivons-nous \u00e0 la d\u00e9terminante \u00ab\u00a0temps\u00a0\u00bb\u00a0; ni cat\u00e9gorie, ni unit\u00e9 de mesure, mais horizon fix\u00e9, voire fig\u00e9, du projet de transition. Les d\u00e9lais sont courts, la fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 se renferme, et les experts parlent de la derni\u00e8re chance de maintenir le socle climatique de notre civilisation. Les jalons de 2030 ou 2050 installent des comptes \u00e0 rebours qui r\u00e9veillent des r\u00e9flexes eschatologiques, o\u00f9 l\u2019intuition historique vient se croiser avec la connaissance scientifique et la sensibilit\u00e9 sociale. H\u00e9las\u00a0!, l\u2019horizon historique n\u2019est plus soigneusement plac\u00e9, comme pour Marx et ses contemporains modernes, \u00e0 l\u2019infini. Comme le rappelle \u00e2prement Peter Sloterdijk, aujourd\u2019hui nous avons une longue histoire derri\u00e8re et m\u00eame pas deux si\u00e8cles de visibilit\u00e9 devant nous<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Il y a certes quelques pittoresques supporteurs de la technologie qui, captifs de r\u00e9cits n\u00e9o-futuristes et contre toute \u00e9vidence scientifique, concoctent un r\u00e9cit alternant <em>ratchets<\/em> (cliquets ou pas en avant) et <em>hatchets<\/em> (haches ou obstacles)<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Or, qui peut exclure un probable d\u00e9s\u00e9quilibre de nos soci\u00e9t\u00e9s hyper-fragiles, car super-technologiques et d\u00e9tach\u00e9es des ressources essentielles du sol, de l\u2019eau et de la biodiversit\u00e9\u00a0? La crise du coronavirus ne fait que d\u00e9voiler l\u2019\u00e9tendue du bricolage h\u00e2tif de notre \u00e9difice socio-\u00e9conomique globalis\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Ainsi, la triple conception du sol comme matrice tridimensionnelle, ressource \u00e9cosyst\u00e9mique et d\u00e9fense anthropique conduit \u00e0 lui reconnaitre une derni\u00e8re qualit\u00e9 essentielle\u00a0: sa <em>diachronie<\/em>.<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a> Le sol \u00e9tait l\u00e0 avant nous et le sera apr\u00e8s nous, quelle que soit la voie que notre esp\u00e8ce choisira<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Cette continuit\u00e9 de la matrice sur l\u2019espace terrestre et dans le temps long lui conf\u00e8re une p\u00e9rennit\u00e9 ontologique que nos constructions humaines ont souvent cherch\u00e9 et peu trouv\u00e9. Si les pyramides et autres ziggourats ont pu survivre \u00e0 cet infime laps de temps terrestre que sont les cinq derniers mill\u00e9naires, c\u2019est d\u2019ailleurs parce qu\u2019elles s\u2019assimilent au sol\u00a0: elles n\u2019en repr\u00e9sentent qu\u2019une sage excroissance. La compr\u00e9hension pr\u00e9cise du sol pourra-t-elle donc nous aider \u00e0 sortir de l\u2019horizon fixe que nous impose la transition \u00e9cologique\u00a0? Sans doute, mais pas pour nier le p\u00e9ril. Au contraire, il faut l\u2019accepter pleinement, en transformant nos constructions en interpr\u00e9tations et repr\u00e9sentations du sol et de la biosph\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Il n\u2019est bien s\u00fbr plus question de g\u00e9om\u00e9trie euclidienne et de prismes id\u00e9aux (m\u00eame si ce patrimoine n\u2019est pas \u00e0 d\u00e9laisser). La compr\u00e9hension interdisciplinaire du vivant pourra donner aux m\u00e9tiers du projet des cl\u00e9s de conception plus puissantes, si nous r\u00e9ussissons \u00e0 lire attentivement la diachronie du sol\u00a0: ses indices p\u00e9dologiques, ses points de basculement biologique, ses qualit\u00e9s hydrauliques et min\u00e9rales, ses propri\u00e9t\u00e9s nutritives, etc. Contre tout positivisme, une po\u00ef\u00e9tique du sol n\u2019est possible que par un r\u00e9cit commun, r\u00e9it\u00e9rable \u00e0 volont\u00e9 au sein de notre commun global, partag\u00e9 et traversant les cultures, les langues, les croyances et les idiosyncrasies.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">La collaboration plan\u00e9taire est une condition essentielle pour la mise en place du projet de transition \u00e9cologique. Pour l\u2019instant, et jusqu\u2019\u00e0 ce que ce r\u00e9cit prenne une forme litt\u00e9raire nouvelle, la diachronie du sol et sa capacit\u00e9 r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative \u2013 le sol-renaissance \u2013 pourra s\u2019appuyer sur une forme d\u2019objectivit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la recherche interdisciplinaire. C\u2019est avec cette conviction que l&#8217;ouvrage <em>Le<\/em> <em>Sol des villes<\/em> a souhait\u00e9 contribuer \u00e0 l\u2019\u00e9volution rapide des m\u00e9tiers du projet.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Sous condition de nouvelles formations et ma\u00eetrises d\u2019ouvrage, le projet du sol contribuera \u00e0 la transition \u00e9cologique en termes techniques\u00a0et, gr\u00e2ce \u00e0 la force symbolique des formes, \u00e0 la dignit\u00e9 morale de notre civilisation. Il faut donc int\u00e9grer la <em>m\u00e9trique \u00e9cologique du sol<\/em> au reste des m\u00e9triques du projet spatial\u00a0: parler autant de m\u00e8tres carr\u00e9s occup\u00e9s ou des kilonewtons optimis\u00e9s que de tonnes-carbone \u00e9conomis\u00e9es, d\u2019esp\u00e8ces pr\u00e9serv\u00e9es ou de calories produites\u00a0; c&#8217;est-\u00e0-dire finalement comprendre <em>le sol comme un \u00e9difice en soi<\/em>, infiniment transform\u00e9 et pourtant toujours intacte, mesure du temps long auquel notre humanit\u00e9 aspire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cf. Rem Koohaas, Elias Zenghelis, Madelon Vriesendorp, <em>Exodus or the Voluntary Prisoners of Architecture<\/em>, 1972.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> L&#8217;Holoc\u00e8ne (du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Grec_ancien\">grec ancien<\/a>\u00a0: \u1f45\u03bb\u03bf\u03c2\u00a0\/ h\u00f3los, \u00ab\u00a0entier\u00a0\u00bb, et \u03ba\u03b1\u03b9\u03bd\u03cc\u03c2\u00a0\/ kain\u00f3s, \u00ab\u00a0r\u00e9cent\u00a0\u00bb) est une <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89chelle_des_temps_g%C3%A9ologiques\">\u00e9poque g\u00e9ologique<\/a> s&#8217;\u00e9tendant sur les 10\u00a0000\u00a0derni\u00e8res ann\u00e9es, toujours en cours de nos jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> L&#8217;anthroposph\u00e8re (parfois \u00e9galement appel\u00e9e technosph\u00e8re) est la partie de l&#8217;environnement cr\u00e9\u00e9e ou modifi\u00e9e par les humains pour \u00eatre utilis\u00e9e dans les activit\u00e9s humaines et les habitats humains.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Peter Sloterdijk, <em>Apr\u00e9s nous le d\u00e9luge,<\/em> Paris, Payot, 2016.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Ruth S. DeFries, <em>The big ratchet : how humanity thrives in the face of natural crisis<\/em>, Basic Books, 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Les principes de synchronie et de diachronie sont deux approches d\u2019un m\u00eame sujet d\u2019\u00e9tude. La premi\u00e8re s\u2019int\u00e9resse \u00e0 sa mise en place \u00e0 un moment donn\u00e9 du temps, tandis que la seconde s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ses \u00e9volutions dans le temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\"><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Il faut parler de voie au singulier, car il ne semble plus aujourd\u2019hui possible d\u2019avoir plusieurs voies concurrentes dans le seul et unique th\u00e9\u00e2tre d\u2019op\u00e9rations que nous avons fini par cr\u00e9er, comme le d\u00e9montre Yuval Noah Harari avec un pragmatisme sans conteste\u00a0(<em>Sapiens : Une br\u00e8ve histoire de l&#8217;humanit\u00e9<\/em>, 2011).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au moment o\u00f9 Le sol des villes, ressource et projet, co-dirig\u00e9 avec Paola Vigan\u00f2 en 2016\u00a0 a vu le jour, ce fut comme une r\u00e9v\u00e9lation inattendue, mais ce n\u2019en \u00e9tait bien s\u00fbr pas une. 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