{"id":4682,"date":"2023-09-25T08:55:57","date_gmt":"2023-09-25T06:55:57","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=4682"},"modified":"2023-09-29T14:38:31","modified_gmt":"2023-09-29T12:38:31","slug":"entretien-edith-maruejouls","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/entretien-edith-maruejouls\/","title":{"rendered":"Entretien avec \u00c9dith Maru\u00e9jouls"},"content":{"rendered":"<p><strong>Dans vos diff\u00e9rents travaux, vous montrez que les gar\u00e7ons investissent massivement les espaces publics sportifs dans lesquels on ne compte pas beaucoup de filles pratiquantes. Pouvez-vous nous indiquer comment vous en \u00eates arriv\u00e9e \u00e0 ce constat et ce qui l\u2019explique ?<\/strong><\/p>\n<p>Mes observations s\u2019appuient sur un travail d\u2019immersion dans les cours d\u2019\u00e9coles et les espaces publics. Elles m\u2019ont permis de montrer que, dans ces lieux, les gar\u00e7ons font corps : ils sont souvent en groupe, au centre de ces espaces, et ils y pratiquent \u00ab leurs \u00bb jeux. Cela s\u2019explique par un processus de sur-l\u00e9gitimation des gar\u00e7ons. Ces espaces sont con\u00e7us pour les gar\u00e7ons. L\u2019am\u00e9nagement des cours de r\u00e9cr\u00e9ation ou des city stades, avec au centre un terrain de foot ou de basket, l\u00e9gitime la pr\u00e9sence des gar\u00e7ons sur ces espaces o\u00f9 l\u2019on pratique des \u00ab sports de gar\u00e7ons \u00bb. Ainsi, ils apprennent \u00e0 y prendre leur place et \u00e0 mettre en sc\u00e8ne leurs performances physiques, tandis que les filles, mais aussi ceux qui ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme de \u00ab vrais gar\u00e7ons \u00bb ou encore celles et ceux en situation de handicap ou autres, sont exclus de ces espaces. Et lorsque des filles demandent \u00e0 participer, ou que l\u2019on lib\u00e8re la place pour les faire jouer, elles ont un sentiment de honte car elles n\u2019ont pas appris la technique et qu\u2019on disqualifie leurs comp\u00e9tences. Or, cela s\u2019apprend de courir, d\u2019\u00eatre au centre, d\u2019\u00eatre visible. Elles incorporent la norme que ces espaces ne leurs sont pas d\u00e9di\u00e9s, qu\u2019elles n\u2019y ont pas leur place, et donc elles ne les investissent pas. Cela interroge. Peut-on exclure des gens de l\u2019espace public ou de r\u00e9cr\u00e9ation, en pr\u00e9jugeant qu\u2019ils ne savent pas jouer ou qu\u2019ils n\u2019en n\u2019ont pas les capacit\u00e9s ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Les observations que vous faites sur la place des filles dans les espaces publics sportifs peuvent-elles se g\u00e9n\u00e9raliser \u00e0 l\u2019ensemble des femmes, quel que soit leur \u00e2ge ?<\/strong><\/p>\n<p>Bien entendu, il faut consid\u00e9rer l\u2019impact durable qu\u2019a la s\u00e9paration des corps physiques d\u00e8s l\u2019\u00e9cole. Comme expliqu\u00e9 juste avant, par leur socialisation les filles investissent peu les sports ext\u00e9rieurs et collectifs, elles n\u2019apprennent pas \u00e0 s\u2019imposer en groupe dans l\u2019espace public et \u00e0 y mettre en sc\u00e8ne leur pratique sportive. Elles sont toujours en mouvement, jamais immobiles et tr\u00e8s souvent en petits groupes de deux ou trois. \u00c0 cela s\u2019ajoute la non mixit\u00e9 de certains sports f\u00e9d\u00e9r\u00e9s o\u00f9, \u00e0 partir d\u2019un certain \u00e2ge, les filles et les gar\u00e7ons sont s\u00e9par\u00e9s. D\u00e8s lors qu\u2019il n\u2019y a pas suffisamment de filles, il n\u2019y aura pas forc\u00e9ment de fili\u00e8re f\u00e9minine. Elles ont donc moins de choix en termes d\u2019activit\u00e9s sportives auxquelles elles peuvent s\u2019inscrire. Or, tout cela, elles vont continuer \u00e0 le porter au cours de leur vie. Il y a d\u2019ailleurs un discours construit sur la r\u00e9ussite scolaire des filles et, \u00e0 l\u2019inverse, une survalorisation des performances sportives des gar\u00e7ons avec de fait une opposition int\u00e9rieur\/ext\u00e9rieur. Ainsi, si les femmes sont nombreuses \u00e0 faire du sport, elles vont surtout se tourner vers des pratiques individuelles et d\u2019int\u00e9rieur comme le yoga ou la danse, identifi\u00e9es comme f\u00e9minines et qui ne sont pas toujours consid\u00e9r\u00e9es comme du sport. Il n\u2019y aura pas forc\u00e9ment d\u2019espace ou d\u2019am\u00e9nagement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 ces pratiques. Elles ne r\u00e9cup\u00e9reront pas leur place dans les \u00e9quipements car ils ne sont pas adapt\u00e9s. L\u2019exemple typique est celui des am\u00e9nagements de fitness en ext\u00e9rieur. On voit qu\u2019il n\u2019y a pas beaucoup de femmes qui investissent ces espaces parce que c\u2019est difficile pour elles de se mettre en sc\u00e8ne individuellement, de s\u2019arr\u00eater et de faire du sport. Idem pour les city stades qui sont des espaces ferm\u00e9s. Ce ne sont pas des \u00e9quipements neutres. C\u2019est en d\u00e9finitive la m\u00eame mise en sc\u00e8ne que dans les cours d\u2019\u00e9cole : les gar\u00e7ons y font du foot et les filles les regardent. Les tentatives de mixit\u00e9 et d\u2019inclusion des filles dans ces espaces ne tiennent pas. Plus c\u2019est ferm\u00e9, plus on emp\u00eache d\u2019entrer et plus cela favorise la performance. Dans les city stades ou les \u00e9quipements de fitness en ext\u00e9rieur, il y a finalement une prescription des usages et des publics qui s\u2019instaure. Pourtant, les femmes sont plus sujettes aux probl\u00e8mes cardiovasculaires, \u00e0 l\u2019ob\u00e9sit\u00e9, etc. Elles devraient donc \u00eatre des cibles importantes des politiques publiques en mati\u00e8re de sport et d\u2019activit\u00e9 physique, notamment en termes d\u2019acc\u00e8s \u00e0 des am\u00e9nagements.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Si certains espaces et am\u00e9nagements sont pens\u00e9s pour les gar\u00e7ons, ne faudrait-il pas penser des am\u00e9nagements sportifs pour les filles ?<\/strong><\/p>\n<p>Ce sont des am\u00e9nagements \u00e9galitaires qu\u2019il faut concevoir, plus que des espaces pour les filles et d\u2019autres pour les gar\u00e7ons. Partager un sport entre filles et gar\u00e7ons, c\u2019est tr\u00e8s important. Cela implique aussi d\u2019apprendre \u00e0 se faire confiance, \u00e0 s\u2019appuyer sur l\u2019autre, \u00e0 accepter de perdre, \u00e0 r\u00e9gler des conflits. C\u2019est aussi parce que j\u2019interagis avec d\u2019autres corps, en jouant et en transpirant ensemble, que j\u2019apprends les limites. Ce ne sont donc pas que les valeurs sportives qui sont port\u00e9es par la pratique. Il faut donc des espaces qui permettent la mixit\u00e9. Il faut que ces am\u00e9nagements sportifs soient inclusifs et qu\u2019ils puissent accueillir tous types de personnes, valides ou non, grandes ou petites, fortes ou pas. Cela demande de conditionner la commande publique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Comment travaillez-vous\u00a0\u00a0 avec les collectivit\u00e9s sur ce sujet des in\u00e9galit\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n<p>Mon travail s\u2019appuie sur des immersions, de l\u2019observation des exp\u00e9riences v\u00e9cues qui me permettent de poser un diagnostic. Je fais par ailleurs une d\u00e9monstration par la preuve, c\u2019est-\u00e0-dire que je ne quitte pas le terrain tant que l\u2019on n\u2019a pas exp\u00e9riment\u00e9 le changement. Donc on change l\u2019espace avec ce que l\u2019on a sous la main, du trac\u00e9 au sol par exemple. Dans les \u00e9coles, je commence par exemple en demandant aux enfants quels sont les endroits o\u00f9 l\u2019on trouve le plus de filles et ceux o\u00f9 l\u2019on trouve le plus de gar\u00e7ons. Immanquablement, on me r\u00e9pond le terrain de foot pour les gar\u00e7ons et les toilettes pour les filles. Le travail se fait en dialoguant de mani\u00e8re continue avec les \u00e9quipes techniques, les usagers, lors des exp\u00e9rimentations in situ. Pendant une semaine, les adultes et les enfants vont vivre cet espace chang\u00e9. Cette \u00e9tape va nous permettre de tirer de nouveau des enseignements, de retester. C\u2019est une d\u00e9marche it\u00e9rative, par essais, erreurs, retours et apprentissages. L\u2019exp\u00e9rimentation, c\u2019est le droit \u00e0 l\u2019\u00e9chec, mais c\u2019est aussi une grande lev\u00e9e de freins. Et ensuite, nous avons des grands principes d\u2019am\u00e9nagements \u00e9galitaires, par exemple la non-prescription des usages par des marquages au sol qui figent les pratiques, ou la perm\u00e9abilit\u00e9 des espaces, ce qui est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du city stade. Enfin, nous \u00e9valuons les \u00e9quipements neufs, pour veiller \u00e0 ce qu\u2019ils soient inclusifs. Il s\u2019agit donc aussi de conditionner la commande publique pour construire des \u00e9quipements \u00e9galitaires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Comment alors imaginer des espaces publics sportifs inclusifs ?<\/strong><\/p>\n<p>Afin de favoriser une mixit\u00e9 d\u2019usagers, il faut favoriser des \u00e9quipements qui ne sont pas prescriptifs, mais plut\u00f4t de type design actif, avec des trac\u00e9s au sol, des installations provisoires, des espaces qui peuvent \u00eatre utilis\u00e9s pour jouer, mais aussi pour s\u2019asseoir. Il faut \u00e9galement prendre en compte les temporalit\u00e9s, permettre des usages diff\u00e9rents \u00e0 diff\u00e9rentes heures, prendre en compte les saisons. Par exemple, en hiver, quand il fait nuit d\u00e8s 18 h, une partie des usagers n\u2019utilisera pas ces espaces. C\u2019est aussi prendre en compte la question de l\u2019articulation des temps sociaux lorsque l\u2019on \u00e9voque les pratiques sportives des femmes, c\u2019est-\u00e0-dire la conciliation entre vie professionnelle, familiale et sociale. Je pense par ailleurs qu\u2019il serait int\u00e9ressant de mobiliser des cat\u00e9gories plus pertinentes que les cat\u00e9gories femmes \/ hommes. Dans un certain nombre d\u2019espaces, comme les piscines par exemple, les cat\u00e9gories les plus pertinentes des personnes qui s\u2019y rendent ce sont les familles ou les personnes seules. Si l\u2019on souhaite par exemple voir des personnes d\u2019\u00e2ges diff\u00e9rents fr\u00e9quenter des espaces sportifs, il faut aussi y implanter des toilettes pour que les familles avec enfants, les personnes \u00e2g\u00e9es puissent s\u2019y rendre. Enfin, les \u00e9quipements ne font pas tout, les espaces ont \u00e9galement besoin d\u2019\u00eatre anim\u00e9s. Il faut s\u2019assurer que ces espaces soient coveillants, qu\u2019ils nous permettent de veiller les uns sur les autres. La coveillance et l\u2019inclusivit\u00e9 sont donc les ressorts d\u2019am\u00e9nagements et d\u2019\u00e9quipements sportifs porteurs d\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<p><em>Edith Maru\u00e9jouls est docteure en g\u00e9ographie, sp\u00e9cialiste du genre et fondatrice de L\u2019Atelier Recherche Observatoire Egalit\u00e9 (LARObE), bureau d\u2019\u00e9tudes sp\u00e9cialis\u00e9 dans l\u2019am\u00e9nagement \u00e9galitaire des espaces et la lutte contre les st\u00e9r\u00e9otypes de genre.<\/em><\/p>\n<p><em>Entretien r\u00e9alis\u00e9 par Claire Gellereau, Charg\u00e9e de projets Coh\u00e9sion sociale \u00e0 l&#8217;AUAT et Morgane Perset, R\u00e9dactrice en Cheffe de BelvedeR, charg\u00e9e de mission Dialogues urbains \u00e0 l&#8217;AUAT.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que la place des femmes dans l\u2019espace public fait l\u2019objet d\u2019un int\u00e9r\u00eat de plus en plus accru, leur acc\u00e8s aux espaces sportifs peut \u00eatre complexe. Depuis l\u2019enfance, cela conditionne leurs pratiques physiques et sportives. La g\u00e9ographe \u00c9dith Maru\u00e9jouls accompagne collectivit\u00e9s locales et \u00e9tablissements scolaires dans la conception d\u2019espaces publics et scolaires favorisant une mixit\u00e9 accrue, porteuse d\u2019\u00e9galit\u00e9. Les enjeux de mixit\u00e9 filles-gar\u00e7ons \/ femmes-hommes sont centraux pour concevoir des espaces d\u00e9di\u00e9s aux pratiques physiques et sportives plus inclusifs.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":4622,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[107],"tags":[13],"authors":[{"term_id":114,"user_id":0,"is_guest":1,"slug":"edith-maruejouls","display_name":"Edith MARUEJOULS"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4682"}],"collection":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4682"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4682\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4685,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4682\/revisions\/4685"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4622"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4682"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4682"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4682"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}