{"id":4711,"date":"2023-09-25T10:05:08","date_gmt":"2023-09-25T08:05:08","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=4711"},"modified":"2023-09-29T14:36:22","modified_gmt":"2023-09-29T12:36:22","slug":"rider-bricoleurs-lamenagement-urbain-a-lepreuve-diy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/rider-bricoleurs-lamenagement-urbain-a-lepreuve-diy\/","title":{"rendered":"Rider-bricoleurs : l\u2019am\u00e9nagement urbain \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du DIY"},"content":{"rendered":"<p>Les enjeux sociaux et urbanistiques autour de la pratique des sports de rue (skateboard, roller, BMX) ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 bien \u00e9tudi\u00e9s. Il a par exemple \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 que les <em>riders <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em> pratiquent dans trois types de lieux : les skateparks, l\u2019espace public et les spots DIY <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> (<em>Do it yourself<\/em>). Contrairement \u00e0 ce qui \u00e9tait esp\u00e9r\u00e9 par certains, le skatepark, si bien pens\u00e9 soit-il, n\u2019emp\u00eache pas les riders de s\u2019approprier l\u2019espace public pour le transformer symboliquement et m\u00eame parfois concr\u00e8tement. Les riders ne se laissent pas facilement enfermer. C\u2019est ce constat qui am\u00e8ne certaines municipalit\u00e9s \u00e0 l\u2019international et en France \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mise en place d\u2019une politique inclusive qui a pris le nom de \u00ab <em>skatefriendly cities <\/em>\u00bb. L\u2019exemple de Bordeaux est \u00e0 ce sujet particuli\u00e8rement int\u00e9ressant, et les r\u00e9flexions sont en cours \u00e0 Toulouse gr\u00e2ce au travail du Consortium Skate 31. Notons qu\u2019un des int\u00e9r\u00eats de ces politiques plus ouvertes \u00e0 la complexit\u00e9 du rapport \u00e0 la ville des riders est de fr\u00e9quemment aborder la question du DIY. Cela est int\u00e9ressant parce qu\u2019il s\u2019agit ainsi de d\u00e9passer les r\u00e9flexions sur le sport et la ville en y ajoutant la question de la place laiss\u00e9e aux citadins dans la fabrique de la ville.<\/p>\n<p>Les spots DIY correspondent donc \u00e0 des lieux de pratique qui ont \u00e9t\u00e9 bricol\u00e9s voire construits par ceux qui les utilisent. C\u2019est l\u2019adaptation d\u2019une philosophie issue du mouvement punk aux sports de rue. Il s\u2019agit d\u2019entrer dans une d\u00e9marche de cr\u00e9ation sans solliciter l\u2019aide des professionnels sp\u00e9cialistes. Dans le cadre de l\u2019urbanisme, il s\u2019agit de transformer la r\u00e9alit\u00e9 urbaine par le bricolage non pas par n\u00e9cessit\u00e9, mais par envie et conviction. Les spots DIY ne sont donc pas des skateparks puisqu\u2019ils ne sont pas le r\u00e9sultat du travail d\u2019une entreprise sp\u00e9cialis\u00e9e. Tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, certains sont particuli\u00e8rement \u00e9labor\u00e9s alors que d\u2019autres sont extr\u00eamement minimalistes. Certains se d\u00e9veloppent sur une grande superficie alors que d\u2019autres sont si petits qu\u2019ils deviennent presque invisibles pour ceux qui ne pratiquent pas. Certains sont imagin\u00e9s au sein m\u00eame de l\u2019espace public alors que d\u2019autres se situent dans des espaces priv\u00e9s que les riders s\u2019approprient. Cette diversit\u00e9 rend hasardeuses toutes les tentatives de g\u00e9n\u00e9ralisation, mais il est clair que la pratique du DIY dans les sports de rue est \u00e0 rapprocher des pratiques dites informelles, c\u2019est-a\u2011dire des actions qui sont exerc\u00e9es en marge d\u2019une r\u00e9glementation et qui posent frontalement la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 sociale face \u00e0 la l\u00e9galit\u00e9 institutionnelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: left\">Bricoler pour rider<\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Historiquement, les premiers spots DIY sont n\u00e9s de l\u2019inadaptation des premiers skateparks. Ces derniers \u00e9taient majoritairement r\u00e9alis\u00e9s par des entrepreneurs qui voyaient souvent seulement derri\u00e8re l\u2019\u00e9mergence du skateboard une nouvelle source de profit. De nos jours, le nombre de skateparks bien pens\u00e9s et bien r\u00e9alis\u00e9s est en tr\u00e8s nette augmentation, mais cela n\u2019emp\u00eache pas certains riders d\u2019\u00e9mettre un certain nombre de critiques. Les adeptes du DIY vivent difficilement le fait que certains skateparks soient incontestablement le r\u00e9sultat d\u2019une volont\u00e9 de contr\u00f4le spatial. De plus, la conception et l\u2019organisation m\u00eame de la majorit\u00e9 des skateparks ne les satisfont pas. Leur caract\u00e8re standardis\u00e9 et normalis\u00e9 limite la cr\u00e9ativit\u00e9. Selon eux, les skateparks parlent une langue autoritaire parce qu\u2019ils impliquent un comportement attendu. Les propos de Pontus Alv, skateboarder professionnel reconnu pour la construction de nombreux DIY, sont tr\u00e8s \u00e9clairants : \u00ab La plupart des skateparks ont une configuration standard et je ne pense pas que ce soit la meilleure chose. Les spots DIY ont cela de bien que la plupart du temps ils sont un peu bousill\u00e9s, \u00e7a peut \u00eatre le sol qui est pourri ou le b\u00e9ton qui est irr\u00e9gulier, \u00e7a donne toute sa saveur au spot. [\u2026] Un skatepark public a un dessin standardis\u00e9 et son rev\u00eatement est impeccable ce qui, \u00e0 mon go\u00fbt, rend l\u2019endroit insipide. \u00bb <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n<p>Pour aller plus loin, il est important de comprendre que les adeptes du DIY ne per\u00e7oivent pas la phase de construction comme une contrainte. Au contraire, ces moments leur permettent de \u00ab mettre les mains dans le b\u00e9ton \u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire, avec d\u2019autres mots, de travailler manuellement leur environnement pour b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un espace de pratique plus en ad\u00e9quation avec leurs envies. Ils sont ainsi \u00e0 l\u2019origine des choses. Ils reprennent d\u2019une certaine mani\u00e8re le contr\u00f4le. Les riders bricoleurs s\u2019\u00e9panouissent dans ce travail manuel qui r\u00e9pond \u00e0 leur besoin de responsabilit\u00e9, d\u2019ach\u00e8vement et d\u2019autoformation. Nous les avons compar\u00e9s dans un livre \u00e0 des artisans qui d\u00e9veloppent des comp\u00e9tences tr\u00e8s fines (Riffaud, 2021). Lorsqu\u2019ils coulent du b\u00e9ton ou soudent un nouveau rail, ils transforment \u00e0 la main leur quotidien urbain et nous montrent que nous sommes bien \u00e0 l\u2019\u00e2ge du faire (Lallement, 2015).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: left\">D\u00e9truire ou tol\u00e9rer ?<\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans ces conditions, les r\u00e9sistances sont nombreuses et les destructions fr\u00e9quentes. Agir sur l\u2019espace public sans accord officiel va \u00e0 l\u2019encontre des modes de gestion classiques de la ville contemporaine. C\u2019est pour cela que tous les spots DIY ont une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s au-dessus de la t\u00eate en permanence. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison qu\u2019ils sont souvent construits dans les interstices des villes ou en p\u00e9riph\u00e9rie. Les bassins de r\u00e9tention d\u2019eau, les piscines abandonn\u00e9es, l\u2019espace en dessous des ponts ou les friches industrielles sont souvent investis, car il est possible d\u2019y pratiquer et surtout d\u2019y bricoler sans \u00eatre d\u00e9rang\u00e9. La marge et les non-lieux sont toujours un abri naturel pour les personnes qui contestent les normes.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, ces espaces sont diff\u00e9remment accept\u00e9s par les municipalit\u00e9s. \u00c0 l\u2019image des friches si bien analys\u00e9es par Charles Ambrosino et Lauren Andres, les spots DIY \u00ab obligent les autorit\u00e9s locales \u00e0 se poser la question du r\u00f4le des espaces ind\u00e9termin\u00e9s dans l\u2019\u00e9dification de la ville contemporaine et surtout du positionnement \u00e0 adopter \u00bb (2008, p. 45). Mes recherches montrent que ce dernier peut \u00eatre de trois ordres : d\u00e9truire, fermer les yeux ou valoriser.<\/p>\n<p>Certaines municipalit\u00e9s ou propri\u00e9taires associent le DIY dans les sports de rue \u00e0 une forme de squat. Ils mettent le plus souvent en avant son caract\u00e8re ill\u00e9gal ou les enjeux de s\u00e9curit\u00e9 pour justifier les destructions. C\u2019est pour cette raison que les riders cherchent le plus souvent \u00e0 rester le plus discrets possible, \u00e0 limiter les nuisances pour ne pas acc\u00e9l\u00e9rer le processus. Cependant, la destruction n\u2019est pas l\u2019unique r\u00e9ponse des autorit\u00e9s. Certains spots DIY survivent plusieurs ann\u00e9es. Cette long\u00e9vit\u00e9 s\u2019explique parfois parce que les propri\u00e9taires ou les municipalit\u00e9s ne connaissent pas l\u2019existence de ces derniers. Le choix du lieu des travaux est donc important. Certains spots sont volontairement situ\u00e9s dans des lieux difficiles \u00e0 trouver, dont les entr\u00e9es sont m\u00eame parfois dissimul\u00e9es. La long\u00e9vit\u00e9 des spots DIY d\u00e9pend aussi de la capacit\u00e9 des autorit\u00e9s \u00e0 fermer les yeux et \u00e0 tol\u00e9rer une petite part de d\u00e9sordre. En fait, les actions de ces riders bricoleurs d\u00e9rangent peu quand ils s\u2019approprient les espaces oubli\u00e9s comme les dessous de ponts et les bassins de r\u00e9tention d\u2019eau. Dans ce cas, les spots DIY peuvent b\u00e9n\u00e9ficier, \u00e0 plus ou moins long terme, d\u2019un temps de veille pendant lequel cette appropriation est accept\u00e9e officieusement. La troisi\u00e8me et derni\u00e8re situation est l\u2019acceptation officielle. Cette derni\u00e8re est encore peu fr\u00e9quente en France, mais certaines municipalit\u00e9s commencent \u00e0 utiliser les sports de rue comme un outil de stimulation urbaine et les spots DIY peuvent y participer. Cette position compr\u00e9hensive s\u2019explique diff\u00e9remment en fonction des contextes locaux. Elle peut provenir de la volont\u00e9 de proposer un espace de pratique \u00e0 moindres frais, de se diff\u00e9rencier des municipalit\u00e9s voisines dans un contexte de marketing territorial ou d\u2019afficher sa volont\u00e9 de soutenir les projets participatifs et collaboratifs, etc.<\/p>\n<p>Comme les friches industrielles, les spots DIY sont des territoires t\u00e9moins o\u00f9 la tension entre productions informelles et productions planifi\u00e9es de l\u2019espace est \u00e0 son comble. Les villes qui se rationalisent et qui sont pens\u00e9es seulement par le haut ont tendance \u00e0 proposer des \u00e9quipements sportifs ultra normalis\u00e9s et \u00ab pr\u00eats \u00e0 l\u2019emploi \u00bb. Les skateparks publics en sont un exemple parmi d\u2019autres, mais ils sont symptomatiques d\u2019une incompr\u00e9hension. Tous les pratiquants ne s\u2019y \u00e9panouissent pas toujours, et c\u2019est notamment le cas de ceux qui souhaitent s\u2019approprier un espace pour ensuite pouvoir le bricoler au quotidien. Ces riders cherchent des espaces mall\u00e9ables pour pouvoir les qualifier, les requalifier ou les surqualifier concr\u00e8tement et symboliquement.<\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>Bibliographie :<\/strong><\/p>\n<p>AMBROSINO C., ANDRES L., \u00ab Friches en ville : du temps de veille aux politiques de l\u2019espace \u00bb, <em>Espaces et Soci\u00e9t\u00e9s<\/em>, n\u00b0 134, 2008, 37-51.<\/p>\n<p>LALLEMENT M., <em>L\u2019\u00c2ge du faire. Hacking, travail, anarchie<\/em>, Seuil, 2015.<\/p>\n<p>RIFFAUD T., <em>L\u2019Espace public artisanal<\/em>, Elya \u00e9ditions, 2021.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Mot anglais d\u00e9signant les pratiquants de sports extr\u00eames tels que le skateboard, le roller, le BMX&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Espace de pratique autoconstruit ou autobricol\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>Interview de Pontus Alv dans le magazine en ligne kingpinmag.com, 29 octobre 2013.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les adeptes du Do it yourself modifient la ville pour la rendre plus praticable et vont m\u00eame parfois jusqu\u2019\u00e0 cr\u00e9er des spots de toutes pi\u00e8ces, certains riders utilisant pour cela marteau, truelle ou fer \u00e0 souder. Cette mani\u00e8re de faire et de pratiquer questionne incontestablement la ville contemporaine.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":4643,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[107],"tags":[],"authors":[{"term_id":115,"user_id":0,"is_guest":1,"slug":"thomas-riffaut","display_name":"Thomas RIFFAUT"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4711"}],"collection":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4711"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4711\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4713,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4711\/revisions\/4713"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4643"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4711"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4711"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4711"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}