{"id":5326,"date":"2025-10-24T15:09:23","date_gmt":"2025-10-24T13:09:23","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=5326"},"modified":"2025-10-30T09:32:28","modified_gmt":"2025-10-30T08:32:28","slug":"croissance-de-population-dangereuse-obsession","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/croissance-de-population-dangereuse-obsession\/","title":{"rendered":"Croissance de la population : une dangereuse obsession"},"content":{"rendered":"<p>Cet optimiste d\u00e9coule sans doute pour partie du volontarisme des \u00e9lus, qui pensent que leur action compte, qu\u2019elle peut inverser des tendances n\u00e9gatives ou renforcer des tendances positives. Et c\u2019est tant mieux ! On ne peut gu\u00e8re souhaiter que les \u00e9lus consid\u00e8rent que leurs actions ne servent \u00e0 rien. Il r\u00e9sulte aussi du fait que les dotations des collectivit\u00e9s locales d\u00e9pendent du nombre d\u2019habitants : un territoire dont la population augmente, ce sont des ressources en plus ; un territoire dont la population baisse, ce sont des ressources en moins. L\u2019objectif premier des politiques locales est donc de faire en sorte que la population augmente, pour d\u00e9gager des ressources suppl\u00e9mentaires et faire face \u00e0 des besoins potentiellement illimit\u00e9s. Sans doute s\u2019explique-t-il \u00e9galement, plus g\u00e9n\u00e9ralement, par le poids de l\u2019histoire de pays en croissance depuis plus de deux si\u00e8cles, qui se sont organis\u00e9s dans ce cadre et peinent \u00e0 raisonner autrement.<\/p>\n<p>Pourtant, on peut \u00eatre s\u00fbr d\u2019une chose : si presque tous les territoires parient sur une hausse de leur population, beaucoup de paris seront perdus. Pour preuve, on peut d\u2019abord s\u2019en remettre aux projections de l\u2019Insee, qui permettent d\u2019estimer les populations d\u00e9partementales futures sur la base de diff\u00e9rents jeux d\u2019hypoth\u00e8ses sur les taux de natalit\u00e9, les taux de mortalit\u00e9 et les migrations. D\u00e8s 2030 (demain matin, donc), dans le sc\u00e9nario central, 41 d\u00e9partements voient leur population diminuer par rapport \u00e0 2018, et pour 3, le nombre d\u2019habitants est inchang\u00e9. Pour 44 d\u00e9partements, donc, le pari d\u2019une croissance de la population a toutes les chances d\u2019\u00eatre perdu. Chiffre qui augmente si l\u2019on table sur un sc\u00e9nario avec f\u00e9condit\u00e9 basse, plus en phase avec les \u00e9volutions r\u00e9centes, 3 d\u00e9partements suppl\u00e9mentaires voyant alors leur population baisser \u00e0 horizon 2030. Bien s\u00fbr, il s\u2019agit de projections. L\u2019avenir reste ouvert, il est possible que les \u00e9volutions soient autres, si certains param\u00e8tres bougent. Au passage, signalons qu\u2019un param\u00e8tre pourrait faire sensiblement bouger les choses : l\u2019immigration. Mais on ne peut pas dire qu\u2019il s\u2019agit de la piste la mieux travaill\u00e9e en France sur les derni\u00e8res ann\u00e9es, tant le sujet est instrumentalis\u00e9 par les uns et tabou pour d\u2019autres.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le mantra de l\u2019attractivit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de regarder devant, on peut regarder un peu en arri\u00e8re. Concentrons-nous sur les donn\u00e9es des recensements de la population de 2011 et 2022, au plus fin \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des communes, dans leurs contours de 2024. Sur cette p\u00e9riode d\u2019un peu plus de 10 ans, autour de 16 000 communes (sur pr\u00e8s de 35 000) ont connu une baisse de leur population, soit 45 % de l\u2019ensemble. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle des intercommunalit\u00e9s, 518 sur 1 251 sont dans ce cas, soit environ 41 %. Nul doute que la plupart de ces territoires avaient planifi\u00e9 leur d\u00e9veloppement en tablant sur une hausse de la population, et qu\u2019ils ont continu\u00e9 ainsi.<\/p>\n<p>Nombre d\u2019acteurs des territoires ont connaissance de ces chiffres. Pour autant, ils ne modifient pas leurs hypoth\u00e8ses. Pourquoi ? Car chacun pense qu\u2019il va pouvoir tirer son \u00e9pingle du jeu, fusse au d\u00e9triment de ses voisins, proches ou lointains. Si les migrations internationales ne sont pas envisag\u00e9es, la plupart tablent sur des migrations infranationales : les plus grandes villes parient sur un pr\u00e9suppos\u00e9 avantage m\u00e9tropolitain, pourtant contestable<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, les territoires ruraux et les villes moyennes sur un exode urbain, tout aussi contestable<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, les r\u00e9gions de l\u2019Ouest et du Sud sur la poursuite de l\u2019h\u00e9liotropisme et de la littoralisation, les territoires de l\u2019int\u00e9rieur sur le recul du trait de c\u00f4te, les r\u00e9gions de toute la partie Nord sur la remont\u00e9e des populations \u00e0 la suite du d\u00e9r\u00e8glement climatique\u2026 La population fran\u00e7aise devrait baisser d\u2019ici 2044 selon l\u2019Insee<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, le solde naturel d\u00e8s cette ann\u00e9e<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, mais chaque territoire pense qu\u2019il y \u00e9chappera. Nous sommes proches d\u2019un jeu \u00e0 somme nulle o\u00f9 il s\u2019agit, pour gagner, que les autres perdent, jeu qui pourrait rapidement devenir \u00e0 somme n\u00e9gative, d\u00e8s lors que la population diminue, o\u00f9 il ne s\u2019agit m\u00eame plus de gagner, mais de moins perdre que les autres. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 le cas s\u2019agissant de sant\u00e9, compte-tenu de la d\u00e9mographie m\u00e9dicale, ou d\u2019\u00e9coles, vu la d\u00e9mographie scolaire.<\/p>\n<p>Comment faire pour gagner \u00e0 ce jeu collectivement d\u00e9l\u00e9t\u00e8re ? En pariant sur l\u2019attractivit\u00e9. Soit vis-\u00e0-vis des entreprises, qui vont cr\u00e9er des emplois et donc attirer les personnes susceptibles de les occuper <em>(people follow jobs)<\/em>, soit en attirant directement des habitants, si possible des familles avec de jeunes enfants (pour sauver les \u00e9coles) et \u00e0 hauts revenus, pour que leurs d\u00e9penses alimentent le commerce local <em>(jobs follow people)<\/em>. Attirer des entreprises, d\u2019o\u00f9 la volont\u00e9 d\u2019am\u00e9nager des zones d\u2019activit\u00e9. Attirer des m\u00e9nages, d\u2019o\u00f9 celle de d\u00e9velopper des lotissements. Mais rares sont les territoires d\u00e9sireux d\u2019accueillir des personnes \u00e2g\u00e9es ou des personnes pauvres, dont il faudra bien s\u2019occuper, pourtant, et dont le nombre va croissant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Changer d\u2019obsession <\/strong><\/p>\n<p>Ce jeu est intenable. M\u00eame si la population augmentait, il serait intenable, car on se heurte \u00e0 un autre mur, non plus d\u00e9mographique, mais \u00e9cologique. Le d\u00e9r\u00e8glement climatique et l\u2019effondrement de la biodiversit\u00e9 nous obligent \u00e0 penser autrement notre avenir. Il est donc indispensable de changer d\u2019obsession. Il ne s\u2019agit plus d\u2019\u00eatre obs\u00e9d\u00e9 par la croissance de sa population, en misant tout sur l\u2019attractivit\u00e9, exacerbant ainsi la concurrence territoriale, mais d\u2019\u00eatre obs\u00e9d\u00e9 par ce que nous proposons de nommer l\u2019habitabilit\u00e9 territoriale<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> : comment assurer le bien\u00eatre de tous les habitants dans le respect des limites plan\u00e9taires ? Comment faire en sorte que tous les habitants puissent se loger, se nourrir, se d\u00e9placer, acc\u00e9der \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, \u00e0 la culture, \u00e0 l\u2019emploi\u2026, ceci en d\u00e9veloppant des r\u00e9ponses compatibles avec l\u2019indispensable pr\u00e9servation de l\u2019environnement ?<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas en am\u00e9nageant toujours plus de zones d\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, de zones commerciales ou de bureaux, ni en d\u00e9veloppant toujours plus de lotissements, en creusant, creusant, creusant, qu\u2019on y parviendra. Partons plut\u00f4t des besoins des populations et interrogeons-nous, \u00e0 chaque endroit, sur notre capacit\u00e9 \u00e0 y r\u00e9pondre, de fa\u00e7on compatible avec l\u2019imp\u00e9ratif environnemental, en combinant technologies (pr\u00e9sentes et futures) et sobri\u00e9t\u00e9<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Pour les mobilit\u00e9s, par exemple, on sait que la solution passera par le d\u00e9ploiement de la voiture \u00e9lectrique et de v\u00e9hicules interm\u00e9diaires, l\u2019accroissement du report modal (au profit des transports en commun, du v\u00e9lo, de la marche) et du taux de remplissage (covoiturage, autopartage), ainsi que par des r\u00e9flexions sur l\u2019organisation de l\u2019espace afin de r\u00e9duire autant que faire se peut le volume global de d\u00e9placements.<\/p>\n<p>Et ce, avec un mix de r\u00e9ponses variable selon les endroits, car la nature et l\u2019intensit\u00e9 des enjeux varient d\u2019un territoire \u00e0 l\u2019autre, d\u2019o\u00f9 des enjeux compl\u00e9mentaires de production de connaissance (quelle est la nature et l\u2019intensit\u00e9 des probl\u00e8mes locaux ?) et, par suite, de diff\u00e9renciation locale de l\u2019action. Pour chaque sujet \u00e0 traiter, il convient d\u2019identifier l\u2019ensemble des r\u00e9ponses possibles, en se nourrissant pour cela de ce qui s\u2019invente sur les territoires, car les initiatives locales ne manquent pas. Sans doute conviendrait-il aussi de s\u2019interroger sur des innovations en mati\u00e8re de finance locale : tant que les financements d\u00e9pendront du nombre d\u2019habitants, l\u2019incitation \u00e0 la croissance de la population restera la plus forte. Favoriser les financements d\u00e9corr\u00e9l\u00e9s de cet indicateur nous semble donc essentiel. Pour \u00e9viter la concurrence territoriale, il conviendrait aussi de d\u00e9velopper des incitations \u00e0 la coop\u00e9ration : pour tout un ensemble de sujets, en effet, les solutions les plus pertinentes passeront par le d\u00e9ploiement de r\u00e9ponses interinstitutionnelles et interterritoriales, et ce sont elles qui permettront de r\u00e9pondre aux besoins de mani\u00e8re plus sobre.<\/p>\n<p>Partir d\u2019une analyse des besoins fondamentaux de l\u2019ensemble des habitants, couvrir ceux qui ne le sont pas, gr\u00e2ce \u00e0 des r\u00e9ponses adapt\u00e9es et coordonn\u00e9es, justes socialement et soutenables du point de vue environnemental : tel est l\u2019enjeu, que la population augmente, stagne ou diminue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti, \u00ab Le r\u00e9cit m\u00e9tropolitain : une l\u00e9gende urbaine \u00bb, L&#8217;Information g\u00e9ographique, vol. 83, pp. 72-84, 2019\/2.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Coline Bouvart et Olivier Bouba-Olga, \u00ab Exode urbain : une mise au vert timide \u00bb, La note d&#8217;analyse de France Strat\u00e9gie, n\u00b0 122, pp. 1-8, 2023\/7.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00c9lisabeth Algava et Nathalie Blanpain, \u00ab 68,1 millions d\u2019habitants en 2070 : une population un peu plus nombreuse qu\u2019en 2021, mais plus \u00e2g\u00e9e \u00bb, Insee Premi\u00e8re n\u00b0 1881, 2021.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab En France, le nombre de d\u00e9c\u00e8s risque de d\u00e9passer celui des naissances en 2025, une premi\u00e8re depuis 1944 \u00bb, Le Monde, 25 juillet 2025.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Olivier Bouba-Olga, \u00ab Habitabilit\u00e9 territoriale : comment concilier bien\u00eatre de tous et respect des limites plan\u00e9taires ? \u00bb Fondation Jean-Jaur\u00e8s, avril 2024.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, \u00ab Les incidences \u00e9conomiques de l\u2019action pour le climat : rapport \u00e0 la Premi\u00e8re ministre \u00bb, France Strat\u00e9gie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans leurs documents de planification, la quasi-totalit\u00e9 des territoires pensent leur d\u00e9veloppement futur en tablant sur des hypoth\u00e8ses d\u00e9mographiques optimistes. La population du territoire a diminu\u00e9 ou est rest\u00e9e stable sur la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente ? Alors on va supposer qu&#8217;elle va se mettre \u00e0 augmenter. Elle avait augment\u00e9 ? On consid\u00e8re alors que cela va continuer, voire s&#8217;acc\u00e9l\u00e9rer. <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":5286,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[265],"tags":[],"authors":[{"term_id":268,"user_id":0,"is_guest":1,"slug":"olivier-bouba-olga","display_name":"Olivier BOUBA-OLGA"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5326"}],"collection":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5326"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5326\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5327,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5326\/revisions\/5327"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5286"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5326"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5326"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5326"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}