{"id":5337,"date":"2025-10-24T15:13:42","date_gmt":"2025-10-24T13:13:42","guid":{"rendered":"https:\/\/revue-belveder.org\/?p=5337"},"modified":"2025-10-30T09:33:17","modified_gmt":"2025-10-30T08:33:17","slug":"migrations-internationales-liees-aux-dynamiques-demographiques-pays-de-depart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/migrations-internationales-liees-aux-dynamiques-demographiques-pays-de-depart\/","title":{"rendered":"Les migrations internationales sont-elles li\u00e9es aux dynamiques d\u00e9mographiques des pays de d\u00e9part ?"},"content":{"rendered":"<p><strong>Quel lien entre population et migration ? <\/strong><\/p>\n<p>\u00c9tant politiste, travaillant sur les migrations internationales depuis de longues ann\u00e9es, j\u2019ai constat\u00e9 que la mondialisation des migrations internationales, qui s\u2019est affirm\u00e9e comme l\u2019une des grandes tendances du monde, \u00e9tait structurelle et multifactorielle. La d\u00e9mographie y a sa part, mais elle n\u2019est pas n\u00e9cessairement le facteur d\u00e9cisif. L\u2019id\u00e9e simple selon laquelle il y aurait un lien syst\u00e9mique entre la croissance et la jeunesse de la population au Sud du monde et l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des perspectives migratoires reste \u00e0 d\u00e9montrer. De m\u00eame qu\u2019il est dangereux de consid\u00e9rer les flux de migrants prioritairement comme un th\u00e8me s\u00e9curitaire, car la migration est un ph\u00e9nom\u00e8ne banal qui a toujours exist\u00e9.<\/p>\n<p>Quelques id\u00e9es re\u00e7ues abondent sur le sujet : \u00ab L\u2019Afrique va nous envahir \u00bb, un th\u00e8me d\u00e9velopp\u00e9 par Stephen Smith en 2018 dans son ouvrage <em>La ru\u00e9e vers l\u2019Europe<\/em>, ainsi que celui du \u00ab grand remplacement \u00bb. Ces th\u00e8ses ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9construites par Fran\u00e7ois H\u00e9ran, professeur au Coll\u00e8ge de France, et Herv\u00e9 Le Bras, directeur d\u2019\u00e9tudes \u00e0 l&#8217;EHESS, tous deux d\u00e9mographes. Aussi, la dimension culturelle a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e par la droite ultraconservatrice des d\u00e9clinistes d\u00e8s les ann\u00e9es 1930. Enfin, les images m\u00e9diatis\u00e9es de jeunes Africains subsahariens d\u00e9barquant sur l\u2019\u00eele de Lampedusa, ou l\u2019arriv\u00e9e des Syriens en Europe par la route des Balkans contribuent \u00e0 donner l\u2019image de l\u2019invasion de la vieille Europe par de jeunes non-Europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Dans un contexte de crise d\u00e9mographique dans les pays europ\u00e9ens, mais aussi en Russie ou au Japon, la France a longtemps fait figure d\u2019exception. Mais le nombre de d\u00e9c\u00e8s va bient\u00f4t d\u00e9passer celui des naissances, avec 1,84 enfant par femme (Insee 2022), ce qui questionne l\u2019\u00c9tat-providence et le financement des retraites\u2026 mais pas n\u00e9cessairement la croissance, puisque l\u2019Allemagne, avec sa faible natalit\u00e9, en fournit un contre-exemple. Ce pays a accueilli en 2015 plus d\u2019un million de Syriens et autres r\u00e9fugi\u00e9s proche-orientaux, par conviction \u00e9thique de Mme Merkel, mais aussi pour des raisons d\u00e9mographiques et \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Y a-t-il alors un lien m\u00e9canique entre migration et d\u00e9mographie ? La population jeune et souvent pauvre du Sud du monde menacerait- elle les pays du Nord, plus riches et vieillissants ? Rappelons que l\u2019\u00e2ge m\u00e9dian en Europe, qui s\u00e9pare en deux parts \u00e9gales la population, est de 42 ans (28 ans dans les ann\u00e9es 1950), et qu\u2019il est de 25 ans au Maghreb et de 19 ans en Afrique subsaharienne. Mais cela ne conduit pas n\u00e9cessairement \u00e0 la mobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Quels liens entre \u00e9volution d\u00e9mographique et migrations, alors ? Herv\u00e9 Le Bras fait remarquer que le pays d\u2019Afrique o\u00f9 le taux d\u2019\u00e9migration est le plus \u00e9lev\u00e9 est la Tunisie, qui fait partie des pays \u00e0 la population la plus faible dans le continent et o\u00f9 le pr\u00e9sident Bourguiba avait men\u00e9, d\u00e8s 1956, une campagne pour le contr\u00f4le des naissances et la scolarisation des femmes. Dans son livre <em>Il n\u2019y a pas de grand remplacement (2022), <\/em>il ajoute que les pays les plus peupl\u00e9s du monde ont un taux d\u2019\u00e9migration faible au regard de la taille de leur population, Inde et Chine en t\u00eate (37 millions d\u2019\u00e9migrants pour 1,4 milliard d\u2019habitants en Inde).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pourquoi migre-t-on ? <\/strong><\/p>\n<p>Les facteurs de la migration sont multiples. Elle peut \u00eatre li\u00e9e aux in\u00e9galit\u00e9s du d\u00e9veloppement humain mesur\u00e9 par l\u2019IDH (indice de d\u00e9veloppement humain), ou encore aux lignes de fractures du monde, qu\u2019elles soient \u00e9conomiques, mais aussi politiques, sociales ou culturelles. Les migrations peuvent aussi \u00eatre provoqu\u00e9es par des crises et conflits. Rappelons que 110 millions de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e9taient d\u00e9nombr\u00e9s dans le monde en 2023, dont 26,5 millions seulement avaient le statut de r\u00e9fugi\u00e9s de la Convention de Gen\u00e8ve de 1951. Les motivations peuvent aussi provenir de l\u2019existence de r\u00e9seaux transnationaux construits par les familles de migrants install\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger en diasporas, ainsi que des liens linguistiques et socio-\u00e9conomiques permettant de trouver du travail. Elles peuvent par ailleurs r\u00e9sulter de l\u2019am\u00e9lioration de la scolarisation et de la sant\u00e9 dans les pays de d\u00e9part, des nouvelles technologies de l\u2019information et de la communication qui donnent \u00e0 voir, parfois \u00e0 une distance assez courte, des modes de vie qui font r\u00eaver. Elles sont aussi organis\u00e9es par des r\u00e9seaux de passeurs offrant le passage hautement r\u00e9tribu\u00e9 \u00e0 ceux qui n\u2019ont pas de visa pour entrer dans les pays qu\u2019ils convoitent. Elles peuvent \u00e9galement \u00eatre contraintes par la pression des familles de d\u00e9part pour l\u2019envoi de transferts de fonds (670 milliards de dollars envoy\u00e9s en 2022 dans les pays d\u2019origine, soit trois fois l\u2019aide publique au d\u00e9veloppement). Les crises environnementales sont aussi un facteur de migration mais, l\u00e0 encore, contrairement aux id\u00e9es re\u00e7ues, les d\u00e9plac\u00e9s environnementaux, parmi les plus pauvres des migrants, ne vont pas loin et traversent rarement les fronti\u00e8res de leurs \u00c9tats. Ils sont en effet d\u00e9pendants du milieu naturel pour continuer \u00e0 vivre de l\u2019agriculture, de la p\u00eache ou de l\u2019\u00e9levage. Ces crises environnementales peuvent d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en conflits ethniques et politiques pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la terre, comme ce fut le cas au Darfour.<\/p>\n<p>La d\u00e9mographie est un des facteurs parmi d\u2019autres de l\u2019\u00e9migration, mais le facteur d\u00e9cisif est l\u2019existence de liens transnationaux reliant le migrant au pays d\u2019accueil. Sans lien, pas de migration. Les populations les plus pauvres, mais aussi les plus \u00e9loign\u00e9es des p\u00f4les migratoires, bougent peu autour de leur aire g\u00e9ographique, quel que soit leur taux de f\u00e9condit\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle mondiale (304 millions de migrants internationaux), l\u2019essentiel des migrations est Contrairement aux id\u00e9es re\u00e7ues, les d\u00e9plac\u00e9s environnementaux, parmi les plus pauvres des migrants, ne vont pas loin et traversent rarement les fronti\u00e8res de leurs \u00c9tats r\u00e9gionalis\u00e9. Il y a toujours plus de migrants dans un espace r\u00e9gional donn\u00e9 venant de la m\u00eame r\u00e9gion du monde que de migrants venus d\u2019ailleurs. La migration transcontinentale est beaucoup plus faible. De plus, les migrations du Sud du monde allant vers le Sud sont en train de d\u00e9passer les migrations allant du Sud au Nord. Les crises et les conflits, ainsi que l\u2019attractivit\u00e9 de certains p\u00f4les r\u00e9gionaux au sud (comme les pays du Golfe) y jouent un grand r\u00f4le.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a  href=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU.jpg\" data-rel=\"lightbox-gallery-0\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\" title=\"\"><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-large wp-image-5291\" src=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-788x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"910\" srcset=\"https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-788x1024.jpg 788w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-231x300.jpg 231w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-768x998.jpg 768w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-1182x1536.jpg 1182w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-1576x2048.jpg 1576w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU-500x650.jpg 500w, https:\/\/revue-belveder.org\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/graphNU.jpg 1828w\" sizes=\"(max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Peut-on pr\u00e9voir l\u2019\u00e9volution des dynamiques migratoires ? <\/strong><\/p>\n<p>Les migrations vont se poursuivre, de fa\u00e7on lente et continue, quelles que soient les politiques s\u00e9curitaires mises en place, qui n\u2019ont que peu d\u2019effet au regard des moyens financiers consentis \u00e0 la dissuasion et des drames li\u00e9s au contr\u00f4le des fronti\u00e8res. Rappelons que 50 000 personnes ont trouv\u00e9 la mort en M\u00e9diterran\u00e9e depuis les ann\u00e9es 1990, 3 000 morts durant la seule ann\u00e9e 2022 et 4 000 en 2023. Les migrations sont li\u00e9es \u00e0 la prise de conscience, au Sud, des in\u00e9galit\u00e9s avec les pays du Nord. Cela par une population jeune et scolaris\u00e9e, sans espoir de pouvoir r\u00e9aliser son projet de vie et \u00e0 la recherche de la paix, plus pouss\u00e9e \u00e0 partir (effet <em>push<\/em>) qu\u2019attir\u00e9e (effet <em>pull<\/em>) par l\u2019\u00ab appel d\u2019air \u00bb de politiques sociales inexistantes pour les sans-papiers depuis que les conflits se sont multipli\u00e9s dans le Sud du monde.<\/p>\n<p>La population est en voie de mutation, avec quelques soubresauts \u00e9chappant \u00e0 la tendance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 la baisse. Mais il n\u2019y aura jamais de liens m\u00e9caniques entre les dynamiques d\u00e9mographiques d\u2019un pays et la d\u00e9cision de sa population d\u2019entrer en mobilit\u00e9. Pour preuve, les p\u00e9nuries sectorielles de main d\u2019oeuvre dans les pays du Nord, qualifi\u00e9e et non qualifi\u00e9e, jouent aussi un r\u00f4le dans l\u2019attraction au d\u00e9part, puisque l\u2019essentiel des migrations dans le monde est une migration de travail (notamment dans le Golfe), sauf en Europe, o\u00f9 les \u00e9tudiants repr\u00e9sentent les flux les plus nombreux, devant les r\u00e9fugi\u00e9s et le regroupement familial.<\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s difficile d\u2019\u00e9laborer des sc\u00e9narios concernant les migrations internationales. La d\u00e9mographie est sans doute le facteur le plus fiable pour en percevoir les tendances futures, mais avec des b\u00e9mols compte tenu de l\u2019\u00e9volution rapide de ses tendances \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale. D\u2019autres facteurs proviennent souvent de crises soudaines, dont la temporalit\u00e9 est difficile \u00e0 pr\u00e9voir : coups d\u2019\u00c9tat, conflits ethniques et religieux, arriv\u00e9es de r\u00e9fugi\u00e9s en nombre, catastrophes environnementales. Mais la permanence de situations critiques peut aussi durer longtemps sans entra\u00eener de migrations massives, et le facteur \u00e9conomique reste le plus d\u00e9terminant pour analyser les migrations qui sont, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, majoritairement des migrations de travail.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Bibliographie <\/strong><\/p>\n<p>Youssef Courbage, Olivier Todd, <em>Le rendez-vous des civilisations<\/em>, Seuil, 2007.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois H\u00e9ran, I<em>mmigration, le grand d\u00e9ni<\/em>, Seuil, 2023.<\/p>\n<p>Samuel Huntington, <em>Le choc des civilisations<\/em>, Odile Jacob, 1997.<\/p>\n<p>Herv\u00e9 Le Bras, <em>Il n\u2019y a pas de grand remplacement<\/em>, Grasset, 2022.<\/p>\n<p>Herv\u00e9 Le Bras, <em>Le grand enfumage. Populisme et immigration dans sept pays europ\u00e9ens<\/em>, L\u2019Aube, 2022.<\/p>\n<p>Gilles Pison, <em>Atlas de la population mondiale<\/em>, Autrement, 2019.<\/p>\n<p>Stephen Smith, <em>La Ru\u00e9e vers l\u2019Europe. La jeune Afrique en route vers le Vieux Continent<\/em>, Grasset, 2018.<\/p>\n<p>Catherine Wihtol de Wenden, <em>Atlas des migrations<\/em>, Autrement, 2025, 7e \u00e9dition.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Catherine Wihtol de Wenden est politologue et directrice de recherche \u00e9m\u00e9rite au CNRS. Sp\u00e9cialiste de la question des migrations internationales, elle propose dans cet article une r\u00e9flexion sur les dynamiques migratoires et leurs liens avec les \u00e9volutions d\u00e9mographiques. Contrairement aux autres contributions de cette revue, cet article adopte une approche issue des sciences politiques. <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":5291,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[265],"tags":[],"authors":[{"term_id":283,"user_id":0,"is_guest":1,"slug":"catherine-wihtol-de-wenden","display_name":"Catherine WIHTOL DE WENDEN"}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5337"}],"collection":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5337"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5337\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5338,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5337\/revisions\/5338"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5291"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5337"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5337"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revue-belveder.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5337"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}